Lors d'une rencontre tenue dans un amphi au CHU Oran, un orateur a essayé d'expliquer à son auditoire, composé de médecins et d'infirmiers, les règles d'hygiène à observer pour éviter les contagions et la circulation des microbes. Son souci était de placer ses produits désinfectants. Mais on retiendra de ses propos que le médecin et l'agent de soins sont tenus de changer de blouse autant de fois que possible lors d'une même journée d'exercice. Or, ceux qui se rendent à cet établissement hospitalier relèvent que les blouses blanches se baladent avec désinvolture dans les cafés et autres lieux de commerce avoisinant l'hôpital. N'importe quel observateur étranger, appartenant au monde médical ou non, dira que c'est une transgression caractérisée d'une norme élémentaire de la santé publique. Malheureusement, là n'est pas l'unique écart par rapport à la norme qu'on peut relever au niveau de cet espace fréquenté quotidiennement par des milliers d'usagers en quête de soins. Au point où certains le qualifient de vecteur de la propagation de la maladie. Le quotidien est riche en exemples de non-respect de la norme. Pour rester dans les lieux de grande affluence, citons l'exemple de la rue de la Bastille, grand marché journalier d'Oran, où le poisson, le pain et les fruits et légumes sont commercialisés pratiquement sur des bouches d'égouts. L'exemple de ce marché n'est unique ni à Oran ni en Algérie. Des reportages diffusés à maintes reprises à la télévision nationale, quand elle daigne se pencher sur la vie des Algériens, ont montré que le respect des règles élémentaires de l'hygiène n'est pas encore une norme intériorisée par l'essentiel des commerçants. Dans le domaine de la construction, les résultats de l'enquête diligentée suite au séisme de 2003, qui a endeuillé Boumerdès et sa région, ont montré que les entrepreneurs qui avaient réalisé de nombreuses cités n'avaient pas respecté les normes requises en matière de construction, qui plus est dans une région connue pour sa forte sismicité. Plus proche de nous, Abdelhamid Boudaoud, président des Collèges nationaux des experts architectes (CNEA), a appelé les particuliers qui se lancent dans des projets de construction d'habitations individuelles à intégrer la donne de sismicité en respectant les normes d'usage. Son appel porte plus loin, puisqu'il a plaidé pour le respect des caractéristiques culturelles et esthétiques dans les projets. Son constat est des plus alarmants: il estime que depuis les années 1980, « un urbanisme hideux » et surtout méprisant toutes les normes s'est imposé et a fini par défigurer nos cités qui n'ont plus de cachet les singularisant. On peut multiplier les exemples à volonté les cas de transgressions de la norme. Dans le transport public, les personnes âgées vous parleront de la correction des chauffeurs, des receveurs et des usagers à une époque où les bus étaient moins disponibles que maintenant. Ils évoquent la retenue des hommes, notamment les jeunes, en présence des femmes. Pour leur part, les chauffeurs de taxi n'imposaient pas leur choix musical à leur clientèle. A les entendre, on est tenté de croire que la vie en société a accusé une régression qui reste à prendre en charge. Le non-respect de la norme, ou sa perte dans certains cas, n'incombe pas uniquement aux particuliers ou aux groupes sociaux tels que les jeunes qu'on accuse à tort ou à raison d'irrévérence. Les pouvoirs publics ne sont pas indemnes de tout reproche. Au niveau de la santé, premier cas relevé, des médecins ont eu l'occasion de nous faire part de leur charge de travail. Un médecin dans un établissement hospitalier spécialisé effectue jusqu'à 50 consultations par jour. Or, dit-il, la norme universelle pour un médecin généraliste est de 20 consultations tout au plus. Au-delà, il peut commettre des erreurs de diagnostic. Pour les spécialistes, la norme consacrée se situe entre 12 et 15 consultations. Seuil que dépassent allègrement ceux qui travaillent dans le secteur public ou le secteur privé. Au niveau de l'Education nationale, la surcharge des classes, atteignant dans certaines agglomérations jusqu'à 50 élèves, ne répond à aucune norme. Dans l'Enseignement supérieur, autre secteur stratégique, le ministre chargé de ce département a reconnu tout récemment, lors d'un point de presse, que l'Algérie souffre d'un manque flagrant d'encadrement universitaire. Les chiffres qu'il a avancés témoignent que nous sommes loin des standards internationaux. Ainsi, il affirme qu'il existe 1 enseignant pour 28 étudiants, alors que la norme internationale est de 1 pour 15 étudiants. De même, il reconnaît qu'il existe un enseignant de rang magistral pour 188 étudiants, alors que la norme de mise dans la plupart des pays est 1 enseignant pour 70 étudiants. Pour sa part, un haut cadre du ministère de la Justice a, lors d'une rencontre au Musée d'El Moudjahid, affirmé que chaque détenu algérien dispose de 1,86 m². Or, la norme internationale est de plus de 12 m² par pensionnaire de maison d'arrêt. A cette exiguïté s'ajoute la surpopulation des pénitenciers. A titre de comparaison, l'Algérie compte 58.000 détenus, à quelques milliers près de la France qui compte presque le double de la population algérienne. S'agissant de l'alimentation potable, la consommation individuelle journalière des Algériens est très loin de la norme internationale. En effet, selon des donnés officielles, dans les meilleurs des cas, l'Algérien utilise pour ses différents besoins 100 litres par jour, alors que la norme universelle est de 150 litres. De plus en plus de voix autorisées ou officielles s'élèvent pour décrier ce manque de respect des normes convenues. Chaïb Aïssaoui, président de l'IANOR (Institut algérien de la normalisation), s'est plaint publiquement de l'ignorance du label algérien connu sous l'appellation NA (Norme Algérienne). La NA a été établie il y a déjà une dizaine d'années. Dans une déclaration rapportée par la presse, il a souligné qu'aucune eau minérale n'est certifiée sous le label NA. Depuis, quelques marques ont consenti à s'y conformer. Lors de son passage à un forum, il ajoutera: « A peine une vingtaine de produits algériens sont certifiés », tels que les produits de BCR et les ciments. Pour lui, une première conséquence de ce manque de conformité est le retard enregistré dans l'adhésion de l'Algérie à l'OMC. Plus grave, il indique que chaque institution élabore des normes qui lui sont propres, alors que la loi exige de passer par celle qu'il dirige. Mais comment peut-on interpréter ce mépris de la norme de la part aussi bien des individus que des groupes ou des institutions ? Concernant les individus, la production juridique, anthropologique et psychanalytique est riche en débats et polémiques. Nous retiendrons pour notre part que le recul relevé dans ce domaine dénote la faillite des institutions chargées de la socialisation des individus, à commencer par l'école, la famille et l'usine. Un sociologue nous dira dans ce sens qu'une norme (le respect de la femme par exemple), quand elle est intériorisée, devient en quelque sorte une valeur morale. De même, il est établi que l'endogénéisation et l'adoption d'une norme, quand elle est importée, participent à la naissance et à la solidité des institutions. Certains économistes expliquent l'échec de l'expérience d'industrialisation engagée lors des décennies 70 et 80 à coups de milliards de dollars par l'échec de l'intériorisation du travail en tant que valeur. Dans ce cadre, le sens commun est riche en expressions et adages situant l'accès à la richesse sur un autre plan que le labeur et l'effort. Sans vouloir verser dans un débat que seuls les spécialistes de différents horizons peuvent mener, nous nous contentons d'avancer que, sans normes partagées par la majorité, la vie en société deviendrait infernale.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ziad Salah
Source : www.lequotidien-oran.com