En milieu rural,
l'âne, le coq et le chien occupent une place de choix et des fonctions plutôt
stratégiques au sein de la ferme. Le premier
trime dur, le second
se trouve affecté à cette très difficile charge de réguler le temps tandis que
le troisième garde la maison.
Celui-ci
travaille pour tout le monde, celui-là réveille très tôt son monde pour aller
travailler dans les champs et cet autre surveille bien le patelin, guettant au
loin le moindre bruit ou visiteur suspect. Tous les trois travaillent dur pour
le compte de leur maitre, lui assurant paix, dignité
et pérennité. L'amour qu'ils vouent au maitre des
céans ne provient pas du néant : il y a, à la base, ce sentiment de fidélité et
de convivialité entre l'être humain et l'animal, entre la vie de l'un et la
survie des autres. Cependant, l'âne travaille en silence, le coq ne lance ses
longs cocoricos que pour réveiller très tôt la ferme et le chien n'aboie que pour prévenir son monde d'un imminent danger.
Ils sont tous
très conscients de leur devoir de «citoyenneté animale» envers la ferme et de
leur intérêt à renforcer l'union de nature à bien conforter le groupe, occupant
chacun un rôle dans cette difficile équation de la vie en société, faite –il
est vrai- d'êtres humains, de choses et d'animaux.
Ainsi donc , l'âne si doux est destiné à ces travaux d'hercules,
très durs et en pleine nature, le coq à la mesure infaillible du temps avec
toute la précision voulue ou accordée à une montre suisse, et le chien à
longtemps surveiller l'imminence du danger tournoyant autour de la masure,
émanant du moindre mouvement, fut-il celui d'un très discret reptile à
l'intérieur même de son trou !
Les trois sont
plutôt allergiques au bruit. Ainsi l'âne ne braille que pour demander à manger,
sinon en poursuivant avec envie et hardiesse une ânesse en période de rut, le
coq que pour annoncer à l'heure indiquée le lever du jour paysan, long et
besogneux, et le chien que lorsque la paix du groupe est en réel danger. Ceci
étant dit, côté naturel de ces domestiques animaux de la ferme, fermement
décidés à jouer à fond le rôle qui leur est dévolu en milieu sociétal.
Mais que dire de
cette politique du socialisme socialisant des années soixante-dix du siècle
dernier, importée de l'ex- URSS et de l'ex Yougoslavie dans la formule de cette
potion magique et «très spécifique», laquelle a non seulement imposé à
l'algérien le silence mais contraint l'âne à ne plus ouvrir sa gueule pour
brailler, le coq à ne plus le faire, lui aussi, dans l'intention de nous
réveiller à l'aube, et le chien à ne pouvoir facilement dégager sa langue pour
justement aboyer ?
Pourquoi
voulait-on imposer le silence comme comportement général et attitude infernale
à tout son monde, y compris aux animaux ? Leur franc-parler, très naturel
soufflant son lot de vérités, braillées, chantées ou même aboyées,
dérangerait-il ce monde-là haut placé, habitant en plus la ville et bien loin
de la campagne au point de vouloir à tout prix fermer la gueule au premier,
clouer le bec au second et taire les aboiements de ce dernier ?
Pourquoi donc
imposer manu militari le silence à ces animaux ? Et qui les remplacera après
dans leurs fonctions respectives et très dures besognes propres à la ferme ?
Ainsi donc, à
l'âne on opposa ou imposa le tracteur et l'assourdissant bruit de son moteur,
au coq le réveille-matin et son machin relatif à cette méticuleuse ou
mystérieuse mécanique de précision, ajouté au changement continu de l'horaire
du jour, et au chien la sonnette-maison et son
chantonnant son de musique ou bruit strident et très aigu à couper le verre,
faisant d'eux de potentiels citadins.
La formule alors
choisie consistait donc à se séparer –se débarrasser serait le terme exact !-
de l'animal afin de lui substituer la machine, l'appareil ou le gadget. Et dans
le flux de l'action, on n'aura fait qu'improviser un autre bruit, plutôt
insupportable celui-là : machinal et infernal !
Abandonnant à
jamais celui plutôt naturel et bien animal !
Toute la différence
est là : profondément enfouie dans cette voix de consistance mécanique qui
remplaça au pied levé celle d'essence organique !
Moralité de la
chose évoquée : ces trois animaux n'avaient alors qu'à quitter la ferme et ses
nouveaux bruits pour une autre contrée ! Et c'est sur le chemin frontalier de «Zoudj Bghal» (deux mulets) qu'ils
arrivèrent enfin, de nuit et au bout de toutes leur peine,
n'ayant jamais rien à déclarer, à la douane algérienne en faction à la porte
d'Oujda.
Au pourquoi de
leur départ évoqué par le préposé au guichet, ils invoquèrent ce bruit
insupportable de la machine qui venait de tout détruire dans la vie bien
paisible de campagnards qu'ils menaient et dont le silence religieux imposé à
ces êtres humains qui les hébergeraient chez eux, en milieu rural, les rendait
eux aussi bien muets tels des animaux !
Ne pouvant
contrevenir à la volonté de l'animal, les douaniers algériens les laissèrent
passer de l'autre côté de la frontière, rejoignant les autres domestiques et
les leurs, cousins germains et autres belles-familles marocaines.
Depuis, la
machine ayant investi les champs de blé algériens ne faisaient que coincer, que
tout le temps grincer, parfois longtemps grimacer, balançant ses insupportables
cris et douloureux mugissements à tort et travers, puisque n'atteignant jamais
ni ces sommets de collines à laborieusement labourer ni ces enclaves escarpées
à bien moissonner.
L'intérêt de
recourir au service de l'animal se faisait de plus en plus sentir et le
sentiment pur animalier de le chasser de son propre territoire devenait en ce
moment-là une vraie hantise de nos politicards, tous unanimement résignés à
battre de nouveau son rappel.
Un appel à la
patrie pour animal fut donc aussitôt rapidement lancé par les hommes de l'ombre
du vrai pouvoir algérien, et ce n'est qu'à la faveur de la promulgation de la
constitution de 1989, instaurant alors le multipartisme et le droit à la parole
du peuple, que ces animaux, accompagnés de leur très nombreuse progéniture, née
hors frontières nationales, décidèrent, un beau jour, de regagner la campagne,
leur ancienne demeure. Coup de théâtre à leur arrivée au douar ! Ils trouvèrent
leur territoire abandonné cette fois-ci même par ses hommes d'autrefois, tous
partis se réfugier en ville contre ces nombreux actes terroristes et squats en
règle dont ils ont été la vraie cible, la seule victime et l'alibi fort d'un
jeu politique sournois et très confus auquel, eux, en véritables animaux, n'en
croyaient même plus deux décennies plus tôt déjà !
A vrai dire, au
bruit de ces animaux avait depuis bien longtemps succédé celui de la machine,
laissant plus tard le terrain vide et beaucoup de place et d'espace à celui des
bottes des soldats et trouffions en faction,
parcourant dans tous les sens et directions ces champs de trésor vivant,
abandonnés à jamais par les leurs et un monde campagnard, poussé à l'exil et
allant se réfugier en ville à cause d'un problème de sécurité récurent en
milieu rural.
L'espoir les
faisant alors revenir au pays s'est alors volatilisé, s'estompant contre cette
volonté humaine de tout détruire de ce beau paysage de la nature et son côté
environnemental, à cause tout juste d'un problème de leadership ou d'hégémonie
politique à instaurer dans la région par un clan déterminé de la sphère du
pouvoir ou par ses très farouches opposants.
Avec ce silence
de cathédrale autrefois imposé, ils ne pouvaient donc sincèrement composer à
défaut de s'y opposer. Et à la guerre de clans que vivait le pays, ils ne
pouvaient y participer. Ne voulant jamais la cautionner, au plus profond
d'eux-mêmes !
Le retour au
Maroc leur est donc impossible, la frontière terrestre avec l'Algérie étant
toujours fermée. Même aux humains…!
Ils sont donc
repartis vers cet ailleurs convoité par tous les algériens, du côté de la mer
cette fois-ci. A la manière des vrais «Harraga(s)»,
décidés à ne plus jamais revenir au pays… !
Par dépit, ils
abandonnèrent leur ferme à ces «vrais-faux
agriculteurs de Hydra» et compagnie du moment, lesquels substituèrent au
travail de la terre cette «politique du conteneur», forts de ces grands
dividendes soutirés du «brut» de notre très généreux sous-sol, surexploité et
en voie de complètement tarir.
Autrefois, on
achevait bien les héros. A présent, c'est tout le monde qui est concerné… !
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Slemnia Bendaoud
Source : www.lequotidien-oran.com