De Rio de Janeiro : correspondance particulière de Mhand Kasmi
Rio + 20, c'est parti ! La cité Carioca s'est réveillée ce lundi enveloppée d'un lourd dispositif sécuritaire qui affiche de manière ostentatoire les tentacules dissuasives de son impressionnante nasse. Des escadrilles ininterrompues de motards toutes sirènes déployées et drapeau brésilien arrimé au guidon, renforcées par des patrouilles pédestres de militaires reconnaissables à leur béret vert ou rouge, sillonnent les grandes artères de la mégalopole : c'est l'annonce de l'arrivée des premières délégations de haut rang. Au large du principal boulevard de plusieurs kilomètres longeant la célèbre plage de Copacabana, des patrouilleurs de la marine brésilienne font des allées et venues H24 et des milliers d'habitants de Rio, heureux de voir certaines larges avenues libérées de leur dense circulation, s'en donnent à cœur joie en s'adonnant en toute quiétude à leurs sports dominicaux favoris : le footing et le vélo.
Les voies tortueuses du «monde que nous voulons»
Au Rio Centro, le Centre des congrès où se déroulent les principales manifestations institutionnelles de Rio + 20, véritable ville dans la ville, les âpres négociations sur le nouveau pacte environnemental mondial voulu par les instances onusiennes drapé du beau et optimiste slogan «le monde que nous voulons», semblent s'embourber, durablement ! D'aucuns soutiennent même qu'elles n'auraient pas avancé d'un iota depuis les dernières négociations informelles achevées le 2 juin à New York. Le Brésil, pays organisateur, vient juste de prendre la main ce samedi pour le pilotage de l'étape finale des négociations et tenter ainsi de conduire ce gigantesque rassemblement (le plus important jamais organisé jusque-là par l'ONU) vers la bonne porte de sortie du 22 juin 2012. Réussira-t- il à exaucer le vœu particulièrement cher à l'ancien président brésilien Luis Ignacio Lulla Da Silva qui avait imaginé un Brésil moteur décisif de grandes négociations planétaires, lorsqu'il proposa l'organisation d'un sommet anniversaire vingt ans après le Sommet de la terre de Rio en 1992 ' Rien de bien sûr car la tâche paraît bien plus ardue aujourd'hui que n'étaient les rêves généreux d'hier. La crise est passée par là et les principaux décideurs de la planète ont la tête ailleurs. C'est l'explication qui est donnée ici de l'absence à Rio des principaux décideurs de la planète (Obama, Merkel, Cameron). La conférence discute en effet de beaucoup de sujets qui divisent : d'économie verte, du renforcement des institutions, le tout sur un certain nombre de thèmes majeurs que l'ONU estime «prioritaires» : les emplois décents que peut fournir l'économie verte, l'accès universel à une énergie plus efficace et plus propre, les villes durables (moins de pollution et de pauvreté), la sécurité alimentaire, l'accès universel à des sources d'énergie plus efficaces et plus propres, l'accès à l'eau potable, la gestion durable des océans... Sur les deux dossiers phares de la réunion de Rio, l'économie verte et la réforme de la gouvernance mondiale du développement durable, la position brésilienne est attendue par tous et elle sera probablement décisive. Car il faudra trouver l'improbable point d'équilibre entre les positions aujourd'hui bien éloignées des pays en développement et des pays industrialisés.
Le monde dont nous ne voulons plus
A une quarantaine de kilomètres de Rio Centro, la société civile mettait la touche finale ce dimanche à l'organisation du Sommet des peuples, qui a ouvert ses portes vendredi au parc Flamengo, et auquel a participé le légendaire chef indien brésilien Raoni, qui combat la construction de l'énorme barrage de Belo Monte, en Amazonie. La musique traditionnelle indienne envahissait de ses notes particulières les espaces magiques du parc du Flamengo de Rio, avec le pain de sucre en toile de fond, quand elle est soudain interrompue par des cris gutturaux : le grand Raoni, âgé de 82 ans, menaçant, massue en main, annonce son arrivée au Sommet des peuples en tapant des pieds. «Je vais demander qu'on nous respecte, nous les indigènes, qu'on respecte nos droits. Je vais demander qu'on ne fasse pas ce barrage pour que l'eau puisse continuer à couler normalement et que les poissons puissent vivre dans les rivières, pour que nous et nos enfants et petitsenfants puissions manger. Je suis encore en vie pour lutter contre les choses que l'homme blanc fait contre nous, contre la nature», lance encore d'une voix forte ce chef kayapo, le plus respecté du Brésil, devant une foule bigarrée. Pendant ce temps et faisant écho à leur légendaire chef, les Indiens ont allumé un «feu sacré» dans leur village installé à Jacarepagua, dans la banlieue ouest de Rio, pour saluer ce Sommet des peuples, l'évènement parallèle à la Conférence de l'ONU sous le signe «Non à Rio + 20». En quittant le parc de Flamengo, nous sommes frappés par deux spectacles qui s'offrent à nos yeux : le premier est celui d'une cohorte d'indiens qui refusent de s'engouffrer dans les escaliers mécaniques devant les amener dans le ventre du métro de Rio. Ils préfèrent prendre l'escalier en béton ferme parallèle à l'escalator. En face de cette même bouche, la sortie d'un supermarché est encombrée par des centaines de consommateurs qui en obstruent l'entrée pour payer avec des cartes de crédit de toutes couleurs des montagnes de victuailles chargées sur leurs débordants chariots. C'est cela le Brésil qui accueille aujourd'hui le Sommet de la terre devant dresser le bilan de deux décennies de développement durable controversé, qui a aggravé les fractures qui traversent de part en part le monde à l'image de ce pays continent : d'un côté, des «indigènes» qui refusent de prendre le métro souterrain du développement qu'on leur propose et d'un autre des millions de citoyens guettés par une obésité rampante, dans un pays où le culte du corps est le premier sport national après le football bien sûr qui est, comme chacun le sait, la première religion qui sert de lien national aux 200 millions de Brésiliens de toutes nations et de toutes couleurs. Chez nous aussi, de nombreux Algérois refusent de prendre les souterrains aux lignes futuristes du métro d'Alger de peur de se trouver, sitôt sortis de terre, face à un monde où le clandestin et l'informel ont pignon sur rue et s'arrachent à qui mieux mieux les derniers espaces d'un développement non durable arrimé à la seule mamelle des hydrocarbures.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : M K
Source : www.lesoirdalgerie.com