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regarder le ciel pour explorer la mémoire Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman projeté à Alger



Le regard suspendu entre ciel et terre, le cinéaste chilien, Patricio Guzman, propose dans Nostalgie de la lumière une profonde
et poétique réflexion sur la mémoire, l'oubli et la haine.
Amérique du Sud. Nord du Chili. Entre la Cordillère des Andes et la fosse océanique. A la limite du Tropique du Capricorne. Désert Atacama. La seule tache brune vue d'en haut de la planète bleue. C'est dans cet endroit aride, là où les gouttes de pluie ont la valeur de perles, que Patricio Guzman a planté sa caméra pour raconter une belle histoire. Ou plutôt plonger dans l'Histoire dramatique de son pays. Nostalgie de la lumière (Nostalgia De La Luz), projeté lundi soir à la salle Ibn Zeydoun à Alger à l'occasion du 2e Festival international du cinéma d'Alger et ses journées du film engagé, est un documentaire presque inclassable.
Patricio Guzman explore le ciel transparent à plus de 3000 mètres d'altitude pour aboutir aux entrailles de la terre. Ce n'est pas un reportage géographique ni un documentaire scientifique. C'est plus que cela. Patricio Guzman montre les observatoires astronomiques, raconte son intérêt depuis son jeune âge au monde des étoiles, aux galaxies. Servi par un climat sec et par l'absence totale de pollution, le désert d'Atacama offre le meilleur endroit sur terre pour guetter le mouvement des astres. Ici, sont plantés les plus grands télescopes de la planète. «La science s'est éprise du ciel du Chili», concède le narrateur.
Tous les astronomes du monde s'y rendent autant que les archéologues. La région est connue par les peintures précolombiennes. Patricio Guzman fait parler philosophiquement les scientifiques. L'un d'eux lui parle du présent qui n'existe pas. «Nous vivons en décalage, toujours en retard», lui dit-il avec forts arguments. Explicatif : la lumière du soleil met huit minutes pour arriver sur terre et l'ordre qui vient du cerveau pour parler ou bouger exige quelques millièmes de secondes. Explorer l'univers est aussi une manière de faire un saut dans le passé. Toujours le passé. The question is, la question est : «Quelle est l'origine du monde ' D'où nous
venons '» Les astronomes comme les archéologues cherchent toujours cette origine, ce big bang qui fait naître les astres.
Les os de l'homme et les étoiles n'ont-ils pas le calcium en partage ' Les os, justement. Le désert d'Atacama fut choisi par le général Pinochet, le boucher de Santiago, pour déporter les militants politiques, les opposants. Et dans ces camps de concentration, éloignés des yeux du monde et du c'ur de l'humanité, les prisonniers s'intéressaient aux étoiles. «Lorsque nous regardions les constellations, nous avions l'impression d'être libres !», témoigne un ex-détenu de la dictature. Et qu'ont fait les militaires de Pinochet ' «Ils nous ont interdit de regarder de peur que les constellations nous guident pour fuir !», rappelle le même prisonnier. Incroyablement stupides ces militaires ! Ici, des milliers de détenus ont été exécutés et enterrés dans des charniers.
Vingt-huit ans durant, «Les femmes de Calama», du nom de cette petite ville de la région de la province d'El Loa, ont fouillé le sol pour chercher le reste de leurs proches. Patricio Guzman interroge l'une d'elles. «J'ai trouvé le reste d'une jambe de mon frère. Il y avait toujours sa chaussette de couleur rouge. C'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que mon frère était mort», dit-elle en pleurant. Le climat non humide du désert d'Atacama permet de conserver la matière. Entre 1973 et 1990, le régime terrifiant de Pinochet a fait disparaître plus de 3200 personnes.
«Certains ont probablement été jetés à la mer», raconte le narrateur de Nostalgie de la lumière. Sous le même régime, 32 000 personnes ont subi la torture. Leurs bourreaux n'ont jamais été jugés, leurs noms gardés secrets, couverts par l'impunité. «Pour le pouvoir, pour la société, nous sommes un problème. J'aime que les télescopes ne regardent pas que vers le ciel, mais aussi à travers la terre», confie une mère de disparu. Ciel, terre, mémoire. Trois éléments sur lesquels Patricio Guzman a bâti son sensible récit, bien écrit, bien mené, bien raconté. Nostalgie de la lumière est un réquisitoire contre l'oubli.
«Ceux qui ont de la mémoire peuvent vivre dans le fragile temps présent. Ceux qui n'en ont pas ne vivent nulle part», dit le narrateur. C'est là tout le parti pris de ce fabuleux documentaire. Un documentaire qui ne laisse personne insensible, ça vous oblige à réfléchir. On voit la ville de Santiago enveloppée dans la nuit. Là où Pinochet a tué, et là où les vivants qui ne regardent pas les étoiles passer refusent de se rappeler les mauvais souvenirs. Patricio Guzman, 71 ans, est l'une des victimes du régime terrifiant de
Pinochet. Emprisonné en 1973, après le coup d'Etat contre Allende, il avait rejoint l'exil après sa libération. Il s'était installé à Paris. Il est l'auteur de plusieurs documentaires revenant sur l'histoire contemporaine du Chili comme La Bataille du Chili et Salvador Allende.
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