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Rammet le «Bradeur» se ravise...



Le train peinait à traverser la nouvelle cité de Oued-Smar-Tchou-en-Laï, ancienne banlieue d'Alger devenue une gigantesque ville de près de 5 millions d'habitants. D'imposants gratte-ciel couraient à l'horizon, au milieu des denses fumées d'usines implantées par milliers. Depuis l'arrivée des Chinois, la zone, ancien bazar où se vendaient les produits les plus divers provenant de l'importation anarchique, était devenue un lieu de production qui exportait vers le monde du téléphone portable à la grue monumentale. Les Chinois s'étaient dits : « Pourquoi gaspiller les devises de l'Etat algérien dans l'importation de n'importe quoi. Nous allons utiliser une partie de cet argent dans l'investissement productif. » Le gouvernement de Ouahybelkha, en panne d'idées depuis qu'un certain Rammet dit « le Bradeur » avait voulu tout vendre pour une bouchée de pain, trouva l'idée séduisante.Il y eut plusieurs réunions communes entre les représentants de la communauté chinoise et les gars du ministère du Patriotisme économique. Il fut décidé d'arrêter l'importation de toute marchandise que l'on produisait ici. Ainsi, les limonades tunisiennes, turques et autres, ainsi que les biscuits, beurre, jus d'orange, chewing-gum, confitures, tomates en conserve, etc. (la liste est longue) furent refoulés à nos frontières. Imaginez que l'on trouva même le fameux « foul m'démes », plat national égyptien, mis en boîte et expédié en Algérie par je ne sais quel petit malin. Peut-on envoyer nos « m'hadjeb » nationales en Egypte ' L'Algérie était devenue la vache à lait de tout le monde. N'importe qui pouvait venir s'installer ici et créer une SARL d'importation. Souvent, ce sont des gens issus des sociétés productrices étrangères ou proches d'elles qui sont envoyés chez nous pour pomper nos devises et nous envoyer, en contrepartie, des produits qui ne se vendent même pas chez eux ! La surfacturation aidant, ils se sucraient sur notre dos...
Les Chinois étaient fermes. Ils imposèrent au gouvernement une ligne de conduite draconienne. Certains ministres étaient mécontents parce qu'ils avaient des intérêts dans l'importation, soit qu'ils possédaient des sociétés à l'étranger, soit qu'ils recevaient des pots-de-vin sur les produits importés par leurs départements ministériels. Mais le gouvernement avait peur de décevoir les Chinois qui pouvaient, à tout moment, mettre le pays à feu et à sang. En outre, les autorités ne voulaient pas laisser entièrement l'initiative du patriotisme économique aux étrangers. En fin de compte, le plan de la relance de l'industrie fut adopté en Conseil des ministres et la presse officielle ne souffla pas mot de l'initiative chinoise. C'est le gouvernement qui fut comblé de qualificatifs élogieux pour ce plan hardi qui allait permettre à l'Algérie, non seulement d'assurer son autosuffisance en divers produits de consommation courante, mais aussi d'en exporter une grande partie.
Un journal d'opposition, du nom pathétique de L'Algérie moustachue, fit paraître un éditorial qui rappelait aux Algériens (hélas ! Ils n'étaient plus là ! Tous étaient partis en Sardélie.) que le nouveau programme du gouvernement Ouahybelkha n'était, ni plus, ni moins, que la poursuite du plan de feu le Président Boumediène dont la politique économique était basée sur le principe du « compter-sur-soi ».
L'éditorialiste, un nostalgique de l'époque lumineuse d'une Algérie révolutionnaire debout et respectable, écrivait : « Des sources dignes de foi indiquent que ce retour à des principes issus de la glorieuse révolution de Novembre ne serait pas dû à l'initiative des seuls membres du gouvernement dont la tendance générale est plutôt au libéralisme. Nos sources affirment qu'un certain Aom Est Gnout avait profité de la présence du ministre Rammet à une colonie de vacances organisée au profit des enfants des mineurs de l'Ouenza, pour le sensibiliser à la nécessité de revoir totalement la politique économique du pays. Comme tous nos ministres, le Rammet en question ne connaissait pas bien la vraie vie des populations. Ce sont des responsables qui travaillent ici mais vivent ailleurs. Habitué de « Carrefour », « Géant » et « Champion », le ministre fut surpris de trouver des produits de basse qualité dans les supérettes qu'il a visitées à l'Ouenza, et où l'on ne vendait que de la marchandise étrangère. La mine avait été cédée à des Hindous orthodoxes et ces derniers firent main basse sur la ville et ses infrastructures. L'ancienne coopérative de consommation fut transformée en supérette truffée de produits indiens. La marchandise algérienne était carrément refusée. Cette situation n'était pas limitée à la seule ville minière. Là où il y avait des Japonais, on ne vendait que des produits venus de l'empire du Soleil et là où on trouvait des Egyptiens, ça sentait la fève pourrie partout !
« Les Chinois, ayant compris que le pays recèle d'immenses potentialités en matières premières et en infrastructures de base, se sont mis dans la tête de les exploiter pour faire baisser la facture d'importation. Ils sont 35 millions de Chinois à vivre sur cette terre et ce sont aussi 35 millions de consommateurs. Ils commencèrent par boycotter tous les produits étrangers qui avaient leurs équivalents en Algérie. Les patrons ? eux aussi chinois ? retrouvèrent le sourire. Leurs usines se remirent à travailler. Quand on achôte un produit du pays où l'on vit, on sauve des emplois, on aide l'économie nationale et on fait tourner la machine. Quand on se rue sur un produit étranger, on aide une économie étrangère, on sauve des emplois à l'étranger et on gaspille nos devises. Ce sont ces arguments, développés par le mineur Aom Est Gnout, qui firent changer de cap à la politique économique de M. Rammet. À son retour à Alger, il en parla aux autres membres du gouvernement.
Comme la mode n'était plus au libéralisme outrancier depuis qu'un golden boy de Wall Street avait tapé dix zéros au lieu de trois sur un clavier d'ordinateur, déclenchant, sans le savoir, la plus grande crise financière de ce siècle nouveau, le gouvernement de Ouyahibelkha trouva l'idée séduisante. Ce retour aux idées qui ont fait la force économique de l'Algérie, nous les devons aussi ? il ne faut jamais l'oublier ? au réveil du sentiment national, au retour des idées d'appartenance à une entité ? et une identité ?, à l'attachement aux valeurs patriotiques symbolisées par l'emblème national, qui ont accompagné la formidable aventure du Onze national de l'Algérie africaine. » L'éditorial déplut royalement à la Cour, mais comme tout le monde fêtait la victoire, on oublia d'ordonner à l'Anep de mettre l'Algérie moustachue sur la liste rouge des quotidiens qui ne recevront jamais la publicité de Mobilis ou de Sonatrach !
Le pied-noir s'était réveillé de sa saoulerie. Il avait la gueule de bois et n'arrivait même pas à bien articuler ses mots : « C'est bien beau tout cela ! Mais si les pieds-noirs étaient restés, vous n'auriez pas eu besoin des Chinois pour vous réveiller ! Nous n'aurions pas accepté de tout importer et nous n'aurions jamais permis de transformer ce grand pays en immense bazar. Ha ha ha , elle est bien bonne, celle-là ! Le patriotisme économique ' Mais nous étions des patriotes économiques avant l'heure...»
Silencieuse jusque-là, Meriem El Aggouna se leva et gifla le pauvre buveur de Jacks Daniel's. Ce dernier, au lieu de se calmer, se leva et nous défia : « Ok ! Les Chinois ont réveillé ce pays ! Ok ! Tenez, lisez ce canard, là en page 4. » Il nous lança le journal et se rassit. Nous nous précipitâmes sur le papier. Un encadré signalait que depuis l'arrivée de 35 millions d'Algériens en Sardaigne ? devenue Sardélie ?, ce pays importait de tout : « du blé, des matières agricoles, mais aussi des aiguilles, des limes, des voitures, des ordinateurs, des téléphones, des stylos, des tee-shirts. Tout, quoi ! Mais la Sardélie vit sur un nuage depuis sa qualification en Coupe du monde et tout le monde parle ici d'un éventuel derby Sardélie-Algérie africaine. De quel côté penchera le coeur des Sardèles ' »
M. F.
Chronique tirée du roman La grande harba et publiée le 2 décembre 2009.
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