
La ville de Constantine est devenue, pour une période de près de deux mois, «capitale de la sculpture de l'Est algérien».C'est, en effet, à compter du 20 janvier 2016 que s'est ouvert au Palais de la culture « Mohamed Laïd Al Khalifa » le « Grand salon de la sculpture de l'Est algérien ». Admirablement scénographié par le Département Expositions de cette manifestation artistique, il se poursuit jusqu'à la fin du mois de février. Près de 170 ?uvres sont exposées, signées par pas moins de 31 artistes dont deux font l'objet d'un hommage particulier : Ahmed Akriche et Mohamed Demagh.On est là en présence d'un sampling illustratif de la production sculpturale des 3 ou 4 dernières décennies avec, comme figure de proue, l'incontournable Mohamed Demagh, un des doyens des arts plastiques algériens qu'il n'a eu de cesse d'animer à travers un ?uvre prolifique et représentatif. Une ?uvre emblématique de son travail, une vieille guitare de récupération judicieusement assemblée à un tronc d'arbre dans un surgissement expressionnisant, d'un baroque éloquent, donne un aperçu de l'originalité de son travail.Le second artiste honoré, feu Ahmed Akriche dont 26 sculptures font l'objet d'une exposition particulière, est un artiste plasticien autodidacte qui a laissé après sa mort prématurée, une ?uvre brillante par la fulgurance du propos et la qualité de la facture. Les 26 ?uvres sont toutes en bois traité de façon magistrale dont cinq sont de précieux hauts-reliefs de modestes dimensions (40/20cm), les autres étant des rondes-bosses longilignes dont quelques-unes culminent à près de 2 mètres sur une base de 30/20 cm.Le bois utilisé est de différentes essences, ce qui leur confère une diversité de chatoiement de bon aloi et une évidente puissance d'expression. Les constructions organiques d'Akriche, remarquables de simplicité et de sobriété conjuguent spontanéité du mouvement, souplesse, légèreté et vigueur dans une dynamique ascensionnelle déployant avec pertinence, harmonie et pureté de la déclinaison. Les formes s'épanouissent dans une gracilité poétique éclatante de fragrance visuelle. Le tout avec une maîtrise transcendante de pureté et d'élégance. Une maîtrise d'artisan virtuose de la taille, du polissage, du ponçage et du vernissage.Les sujets projettent leur dynamisme dans l'espace qu'ils embrassent, rappelant à loisir l'assertion suivante dont l'auteur n'est autre que l'Italien Umberto Boccioni, figure majeure du futurisme : « La sculpture doit faire vivre les objets en rendant, systématiquement, d'une manière sensible et plastique, leur prolongement dans l'espace ». Cette remarque pensée s'applique, sans ambages, aux travaux de tous les protagonistes de ce grand salon et ce, quelle que soit la nature de leur travail.Le XXe siècle a, en effet, vu l'apparition de langages inédits avec l'inclusion dans leurs compositions de nouveaux matériaux (métaux, matières plastiques), l'utilisation d'outils modernes, l'adoption de nouvelles méthodes de travail comme l'assemblage de pièces de différentes natures, permettant des combinaisons plus souples et plus signifiantes, l'irruption de la lumière s'intégrant dans l'?uvre au même titre que les autres composants du langage plastique.Le même rutilement constaté dans les ?uvres d'Ahmed Akriche se retrouve chez la plupart des autres exposants notamment chez Abderrazak Bouzid, Redha Zidane, Samir Bensalem, Mohamed Harbi, Tawfik Mechati, Abdelamine Hachiche, Bouzid Temtem, Hoceïne Haouara, Mohamed-Nadjib Bensaïd- qui s'illustre par la polyvalence de son habileté-, Layachi Salhi et Mohamed Krim. Certains de ces sculpteurs qui étalent les dimensions de leur expertise dans le travail du bois, fréquentent assidûment par leurs travaux, les expositions tant sur le plan national qu'à l'étranger et ce, notamment, depuis les monstrations organisées dans le cadre d'«Alger, capitale de la culture arabe 2007 », qui nous a donné l'opportunité de voir les travaux des sculpteurs de toutes les autres régions du pays.Dans la même technique de la ronde-bosse, on notera un nombre assez conséquent d'?uvres libellées en marbre, en plâtre comme celles signées de Sallam Zaki, Sofiane Mahcène, Ammar Noui, Mohamed Tahar Taleb, Mohamed Nadjib Bensaïd et Tahar Hedhoud. Cette même technique est déclinée en pierre par Bahia Hamdi-Sellami, qui n'hésite pas à utiliser du textile ou de l'alfa comme Hafida Mimi. Les ?uvres en technique mixte ont retenu la pertinence habileté de de Tewfik Mechati, Tahar Hedhoud, Redha Zidane, Hafida Mimi et Torki Mouffouk.La résine a été privilégiée par Zahia Djanet Dahel-Hebrih qui excelle également dans la terre cuite dont elle montre 3 spécimens, imitée en la matière par Ahmed Ghellab. Quant à Chefif Mennoubi, il fait montre d'un égal talent tant dans le travail du plomb, dans celui de la technique mixte que dans celui du plâtre. D'autres artistes, une dizaine, s'expriment par la technique de l'assemblage qui est la version en trois dimensions de ce qu'on nomme « collage » pour la peinture, lequel collage a été initié par Picasso dès le début du siècle dernier avec de surprenantes inclusions dans ses tableaux de papiers d'emballage, de papier peint, et de bien d'autres matériaux tels que des fragments de miroirs ou d'étoffes.Ce même Picasso qui, s'adressant à un jeune peintre de son entourage, lui fit remarquer : « Fais attention Kijno, vous les jeunes, il vous faut toujours trop pour faire un tableau, si tu ne sais pas faire tout de rien, tu ne feras rien du tout. Donne-moi un bout de papier et un fusain et je te refais le monde ». En partant de riens, tordant, appariant, combinant, déconstruisant, revisitant des composants, le plus souvent métalliques, 7 artistes ont jeté leur dévolu sur la technique de l'assemblage dont le résultat -une trentaine d'?uvres- est lancinant de pertinence et de force.Ils sont pourtant partis de composants insignifiants comme des rebuts de pièces métalliques (clés, ressorts, articulations mécaniques de véhicules réformés, outillage divers inutilisable, ustensiles vétustes, chaînes, clous, serrures et charnières usées, plaques et tiges en fer de différentes natures glanées dans des chantiers, de même que divers brimborions ramassés dans des brocantes et des décharges...Tout un inventaire... Ainsi, avec des «riens» ils ont réalisé des sujets archétypaux qui ont fait l'admiration des regardeurs comme c'est le cas notamment pour le travail du jeune Hicham Belakhdar représentant des scènes agrestes comme «Jour de labour», «La faim» et «Dans l'après-midi», illustrations pittoresques de la vie à la campagne.Sur la base de thématiques différentes, la même technique est adoptée par Hacène Chorfi (7 ?uvres), Saïd Boutamina (5), Rachid Mouffouk (3), Toufik Mechati (1) et Mohamed Nadjib Bensaïd (1). Quant à Noureddine Lounis, il offre à voir 6 sculptures de même facture mais se distinguant par une astucieuse et pertinente customisation. Dans leur ensemble, les formes graciles des ?uvres semblent se mouvoir dans un espace où s'harmonise leur gestualité avec une chorégraphie plastique bien scénarisée.Une grande liberté d'esprit scande une graphie aérienne métaphorique souvent empreinte de dérision, parfois même d'une certaine dose d'ironie. Le tout traduit une évidente joie de créer. De dire. Et ce, pour illustrer les propos ci-après de Marcel Duchamp : «Je suis toujours aux aguets, tentant d'attraper la beauté par la queue». Dans un autre registre technique, on ne peut occulter de mettre en exergue les six sculptures de moyennes dimensions (entre 23/8/6 cm) et (70/8/6 cm) habilement déclinées en plâtre par Zaïed Chenini. Ces ?uvres «giacomettisantes» sont des effigies faites à la fois de présence et de mystérieuse intériorité.L'auteur y catalyse son sentiment de profonde solitude et son désir de s'affranchir de sa pesanteur comme l'illustrent si bien «Le refus» (Arrafdh), «La chute» (Essoukout) ou «Le conflit des idées» (Siraâ el afkar). Ces silhouettes campent l'expression dramatique de la conditions humaine, à travers un modelage brut, trituré, émietté, convulsé, révulsé, magistralement transcendé dans «Le refus», représentation d'une main fiévreuse écartant tout de son giron et d'une tête inexpressive, faisant obstinément front à toute éventuelle adversité.Une extraordinaire expressivité sous-tend l'intensité de ces sculptures qui disent une certaine détresse existentielle. Un évident tumulte intérieur. Ce salon de la sculpture de l'Est algérien est un grand salon. Il l'est par l'opportunité qu'il vient d'offrir à des artistes, en butte à un déficit de visibilité, de montrer leur travail qui ne manque ni de fraîcheur, ni de qualité, ni d'à-propos. De futures monstrations à vocation nationale aideraient, sans conteste, à révéler la dimension insoupçonnée et la qualité d'une multitude de talents qui n'attendent, à l'évidence que cela. Impatiemment !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Massen
Source : www.lnr-dz.com