Alger - Revue de Presse

Rabah Belamri, le regard du dedans



L’écriture pour voir Parce qu’il a été de cette intériorité qui voit, de cette mémoire qui fait avancer, de cette écriture qui donne vue et vie, que Rabah Belamri a exercé sur ceux qui l’ont connu une certaine fascination. Si la vie des autres avait eu quelque chose de commun avec la sienne, ce serait surtout ces moments essentiels où chacun se fait sans yeux pour mieux ressentir ou mieux (perce) voir quelque chose de si précieux qu’il faille ne pas la perdre par excès de lumière ou par inflation d’intériorité. Aussi n’avions-nous pas pu résister à faire écho aux études qui lui sont consacrées (comme celle de Hamid Nacer-Khodja dans CELAAN ou celle de René Ceccaty auteur, entre autres, d’une postface de son dernier roman Chronique du temps de l’innocence…), lui qui fut de paroles nocturnes de conteur et de confidences mesurées. On aime à se rappeler «La lune tombée dans mes yeux», sa formule, allusive, de dire que la cécité le frappa, accidentellement, l’année même où l’Algérie voyait se lever le soleil de l’indépendance. Installé très tôt en France (après l’obtention d’une licence de lettres à Alger, en 1971), il demeura toutefois attaché à sa terre natale – sa région natale spécialement –, aux décors et à la vie d’une enfance (son âge visuel), d’où il puisera l’essentiel des images pour son œuvre, ainsi qu’au patrimoine culturel oral de son pays, auquel il empruntera les thématiques et les atmosphères, tout en le valorisant par les écrits de contes. Bien que dépendant des autres dans sa vie pratique, il fera de sa cécité un retournement du regard et une amplification de son champ de vue intérieur. Son état va participer à aiguiser sa perception des autres et des mots et à ouvrir les lieux abyssaux de l’imagination et de la mémoire. S’il partage avec Taha Hussein( écrivain égyptien, aveugle dès l’enfance lui aussi) le fait que l’enfance soit le seul moment visuel, ainsi qu’une certaine similitude de sociétés ; et avec Borges(écrivain devenu aveugle à 58 ans) une passion du livre née dès l’enfance, Belamri (qui utilisera, contrairement à ses deux écrivains, tous les moyens, et pas seulement la lecture par les autres, pour lire et écrire), s’en distinguera par le fait de puiser de son enfance, de façon presque ininterrompue, les sujets, les prétextes, les symboles et les projections ainsi qu’une certaine quête métaphysique du Perdu, source de fécondité et de créativité littéraire. Doué d’une sensibilité singulière et de cette volonté douce mais sans mièvrerie des gens simples de la campagne algérienne, il réagira à sa cécité non pas par le simple désir de s’affirmer comme l’égal des autres mais par celui de féconder une autre faculté de voir, plus subtile et qui percevra des secrets restés cachés aux voyants extérieurs. La fois où je l’ai rencontré(en 1983, à Oran), il ne donnait pas l’air de quelqu’un privé de la vue mais de celui qui, pour bien vous voir, vous percevoir, lève la tête un peu plus haut, l’air absent, le sourire malin et enfantin. Il aurait vécu un «A la recherche de la vue perdue»; le parallèle étant fait avec un Proust qui vivait «A la recherche du temps perdu» si on accepte que la mémoire de la vue et celle de l’enfance se confondaient chez Belamri; une recherche qui l’aura, ce faisant, amené à amplifier son vécu d’enfance et à sauvegarder son cadre de rêverie, de valeur et de symbole. Rabah Belamri était certes à l’écoute de la réalité de son pays, mais, il ne fut jamais le révolté politique ou l’engagé idéologique, comme il en était de mode un certain temps autour de lui. La seule réalité qu’il demandait à être (r) établie est celle, perdue, de l’enfance et dont on trouve les valeurs dans ses contes. Son enfance aux profondeurs à la fois magiques et torturées se confond avec celle de la réalité de son pays. Il avait quelque chose à exorciser de l’une et de l’autre. Il est d’abord, dans sa première œuvre littéraire, Le soleil sous le tamis (1982), le témoin au dire cru, sincère et cocasse même, qui porte des observations sans appels sur la société traditionnelle du temps de la colonisation ; le narrateur, qui serait de sa génération, ne voulant rien cacher sous le tamis. Ensuite, en 1987, il porte une condamnation lancinante, sous des allures parfois flamboyantes, aux travers de cette société, dont il allait souffrir dans sa chair en cette année 1962 où il perdra la vue: Le regard blessé est le roman qui nous en dévoilera les causes – le charlatanisme des guérisseurs et la crédulité des parents – et le douloureux vécu de ce drame qui le marquera à jamais. Il poursuivra la même mise à nu de cette société dans un livre moins autobiographique, L’asile de pierres, genre de parabole où le destin individuel et destin national s’entrecroisent: une plongée dans la mémoire à la fois du narrateur et du pays de la fiction ; souvenirs balisés par les grands événements qui ont marqué l’Algérie jusqu’aux années 70. Belamri égrène là tous les échecs : condition inchangée de la femme, création artistique et littéraire marginalisée ou assiégée par les tabous et l’autocensure, mensonge, amour impossible. Son écriture va prendre de la densité dans Femmes sans visages, roman de maturité où Belamri usera à la fois, dans un enchevêtrement approprié, de la prose, la poésie et le conte. Sa mémoire individuelle, avec des reprises d’éléments déjà présents dans Le regard blessé et certains de ses contes, et celle jaillie de la guerre d’Algérie s’entrecroisent. De souvenir en souvenir, nous retrouvons au bout, clairement ou en filigrane, les figures qui ont toujours hanté l’espace narratif de l’auteur: la mère, le guérisseur, le père – devenu un véritable exutoire (dira Nacer Ali-Khodja)– et enfin ce qui rappelle Le poète –Jean Sénac– et la mort qu’il a subie. Notons enfin que Belamri fut poète; et c’est dans la poésie, pourrait-on dire à partir d’un autre angle d’approche, que sa personnalité se révèle à nous, et cela non à travers les éléments référentiels mais à travers l’écriture même: c’est une parole blanche, épurée qui se dit sous la mode de la confidence. Nombreux ont été ses recueils, dont Le galet et l’hirondelle (1985), Pierres d’équilibre (1993), Corps seul (1998). Il a par ailleurs était le premier auteur à nous éclairer, avec une rare clairvoyance, sur la question de la littérature coloniale, à travers l’étude de l’œuvre de Louis Bertrand(1866-1941) dans une importante étude universitaire parue en 1980: L’œuvre de Louis Bertrand miroir de l’idéologie colonialiste. Une étude dont la lisibilité annonçait déjà un écrivain qui veut, plus que tout, donner à voir. Mohamed Sehaba
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