La zaouïa mène
face à la République. Et Qardhaoui a acquis un statut à part : il est désormais
invité à faire la loi, jusqu'à Relizane !
La lettre ouverte
au président de la République est passée de mode. On s'adresse désormais aux
notables, aux hommes d'influence et à ceux qui, sans occuper de fonctions
officielles, détiennent un véritable pouvoir. Des citoyennes algériennes,
habitant Relizane, ont ainsi choisi de s'adresser non au wali ou à un
quelconque ministre, mais au célèbre Cheikh Qardhaoui. Par le biais d'une
lettre ouverte, elles demandent au prédicateur, considéré comme le guide
spirituel des Frères musulmans, d'intervenir auprès du président Abdelaziz
Bouteflika pour leur épargner une obligation légale, imposée par la loi
algérienne.
Il s'agit, pour ces dames, de pouvoir
produire des photos d'identité destinées à des documents officiels, carte
nationale d'identité ou passeport, sans avoir à se dévoiler les cheveux ni les
oreilles, c'est-à-dire sans enlever le khimar. Elles considèrent cette
obligation légale contraire à leurs croyances, et demandent en conséquence à en
être dispensées.
Pourquoi s'adressent-elles au Cheikh
Qardhaoui ? A cause de sa notoriété dans le monde arabe et islamique, de son
amitié avec le président Abdelaziz Bouteflika, et du respect que ce dernier lui
voue, disent-elles. A défaut d'être dispensées d'enlever leur khimar, elles
demandent au prédicateur égyptien d'émettre une fetwa à ce sujet, sachant que
le vénérable cheikh a la fetwa aussi facile que M. Djamel Ould Abbès a la
promesse facile.
Sur ce type de revendication, chacun a son
opinion. Il ne s'agit pas de les discuter, ni même de les évoquer. C'est une
thématique usée, faite d'un mélange d'archaïsme et de bigoterie. Ce qui
inquiète par contre, c'est cette tendance qu'ont des Algériens, de plus en plus
en nombreux, à s'adresser à tous, sauf aux institutions supposées être chargées
de prendre en charge ces problèmes. On ne s'adresse pas au médecin pour être
soigné mais aux âmes charitables pouvant financer l'opération. On ne s'adresse
pas non plus aux partis et à leurs députés, supposés faire les lois, mais au
cheikh de la zaouïa, dont l'influence serait très étendue. Ceci n'est pourtant
guère surprenant. Ce sont en effet les officiels qui ont consacré ce
fonctionnement parallèle. Toute l'action des gouvernants tend à empêcher
l'émergence d'interlocuteurs représentatifs et crédibles, qu'il s'agisse de
partis, de syndicats, d'élus ou d'associations. Leur hostilité à l'émergence de
relais modernes n'a d'égale que leur acharnement à favoriser l'apparition
d'interlocuteurs archaïques, pour traiter avec eux de manière occulte, dans
l'opacité la plus totale. Le résultat est terrible pour le pays, car quand ces
responsables sont confrontés à une crise grave, ils se retrouvent face au vide.
Leur acharnement à discuter avec des interlocuteurs sans crédibilité ne fait
qu'aggraver le problème.
Quand la crise a éclaté en Kabylie, le
pouvoir a favorisé l'émergence d'une structure archaïque, baptisée « Arouch »,
plutôt que de discuter avec les partis ayant quelque crédit. A Ghardaïa, les
autorités ont discuté avec tout le monde, imams, notables, journalistes, mais
aucune tentative sérieuse n'a été ébauchée en direction des interlocuteurs «
républicains », c'est-à-dire partis, syndicats, élus des APC et APW réellement
représentatifs.
Cette tendance a été poussée jusqu'à la
caricature lorsque des affrontements ont eu lieu à Debdeb, localité du grand
Sud frontalière avec la Libye. L'auteur de coups ayant entraîné la mort d'un
jeune homme s'est réfugié en Libye. Son retour n'a pas été obtenu grâce à une
procédure diplomatique, à une extradition légale ou un quelconque recours à
Interpol, mais ce sont des notables qui l'auraient convaincu de rentrer, selon
les informations disponibles.
Les notables sont d'ailleurs devenus très à
la mode. Il s'agit, en général, d'hommes fortunés, bien introduits auprès de
l'administration, et très impliqués dans le business local. Sans statut
particulier, ils arrivent pourtant à court-circuiter les instances locales, APC
et APW, avec la bénédiction des walis et ministres, qui préfèrent traiter avec
eux en aparté plutôt qu'avec les institutions.
Les « notables » ne sont pas les seuls à
usurper un pouvoir qu'ils détiennent par la grâce du vrai pouvoir. En fait, à
force de glissements, une telle confusion s'est installée que chacun s'estime
en droit de faire ce qui sert ses intérêts du moment. Tel artiste se proclame
ambassadeur d'Algérie et tel autre s'érige porte-parole de la présidence de la
République.
Mais cela va plus loin quand des intérêts
économiques et politiques sont en jeu. Ainsi, alors que le Parlement lui-même
est dessaisi de ses prérogatives de discuter des lois, le président d'une
organisation patronale a exigé que la loi de finances soit discutée entre le
gouvernement et les patrons ! Mais ce chef d'entreprise a-t-il vraiment tort de
vouloir se substituer aux représentants du peuple, alors que le pouvoir ne
reconnaît pas au peuple le droit d'avoir des représentants ? Et le citoyen
a-t-il tort de s'adresser à la zaouïa, qu'il s'agisse de la Tidjania ou de la
Qardhaoui, quand le chef de daïra et le ministre se placent eux-mêmes sous la
protection de la zaouïa ?
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Abed Charef
Source : www.lequotidien-oran.com