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«Produisons en amazigh pour sauver notre identité» AMMAR ARAB, CINEASTE, À L'EXPRESSION



«Produisons en amazigh pour sauver notre identité»                                    AMMAR ARAB, CINEASTE, À L'EXPRESSION
«Nous avons besoin de connaître notre histoire»
«Araw n'tmourth», nous sommes dans l'ère de la culture de l'image. Sans l'image, il n'y a ni information ni télévision.»
L'Expression: Ammar Arab, vous venez d'achever un feuilleton de 22 épisodes que vous avez intitulé: Araw n'tmourth «Les enfants du pays»,
Ammar Arab: Cette production a nécessité un très long travail et ce, a commencer par l'écriture du scénario, des repérages, les préparations du tournage, le montage évidemment et tout ce qui est en relation avec la production audiovisuelle. Ce feuilleton raconte l'histoire de quatre amis qui se retrouvent 40 ans après dans leur village natal. Ils étaient amis depuis leur enfance et adolescence dans les années 1970. Chacun d'eux, s'est tracé un parcours et une perspective.
Mohand a choisi de faire des études dans les sciences islamiques pour devenir imam du village. Saïd, fils de chahid, a choisi de suivre des études en médecine à la faculté d'Alger. Il fait partie des premières promotions de médecins algériens post indépendance. M'hand est un poète, un artiste qui a préféré rester au village et près de sa dulcinée «sa bien-aimée», qui s'est mariée à quelqu'un d'autre.
Contrarié dans ses choix et projections de la vie, mais voilà que tout d'un coup sa dulcinée revient morte sept jours après son mariage. Déçu de tout, M'hand a juré sur la tombe de sa dulcinée de ne jamais quitter le village ni donner son coeur à une autre femme. Quant à Mokrane, celui-ci a choisi l'exil, car pour arracher un emploi à l'époque, il fallait du piston, mais Mokrane n'est pas du genre pistonné ou à pistonner. Et voilà que 40 ans après, ils se retrouvent tous au village.
Une fois installés, ils constatent et analysent la mutation qu'a subie la Kabylie à travers la dislocation des valeurs, la perte de la mémoire, le trafic de la drogue, mais surtout «la dékabylisation» de la région de ses valeurs ancestrales, faites, de dignité humaine et autres sens de l'échelle des valeurs.
Malheureusement, ces fléaux ont été transplantés dans les villages contre toute attente.
Le feuilleton est-il destiné pour ce mois de Ramadhan 2012'
Le produit a été commandé par la Télévision nationale, suite à ma proposition. Mais, concernant la programmation, seuls les responsables concernés peuvent en décider. Tout compte fait, le produit leur appartient, c'est à eux de décider ou non de sa diffusion pendant le Ramadhan.
Qu'en est-il de la qualité et du choix des comédiens et comédiennes'
Les quatre comédiens principaux de l'âge adulte, sont des comédiens qui se placent entre l'amateurisme et le professionnalisme. Il ne faut pas oublier qu'il y a aussi des comédiens enfants et adolescents.
Je dirais amateurs, parce qu'il n'y a pas assez de productions pour pouvoir aiguiser autant le verbe, le jeu, l'espace professionnel etc. Professionnels, parce qu'ils ont mis tellement de sentiments, d'affection, de courage et de volonté dans les rôles incarnés. Je les ai vu comme des professionnels sur le plateau du tournage. Je pense bien évidemment à Djaâfar Chibani en véritable professionnel, Saïd, un ancien immigré qui est devenu agriculteur et un écologiste talentueux. Il y a aussi, Youcef Derami, un fonctionnaire municipal très fasciné par le théâtre et Ahmed Lahlou, poète, instituteur et très connu déjà le domaine et qui a incarné le rôle de M'hand.
Vous en êtes à votre deuxième feuilleton en langue kabyle, après celui de Si Mohand ou M'hend
Avec un peu de recul, je dirais que le feuilleton de Si Mohand ou M'hend, nécessiterait beaucoup de recul, d'acuité et de recherche. Disons, beaucoup d'espaces pour accueillir l'époque de Si Mohand ou M'hend. Malheureusement, de nos jours, nos villages ne ressemblent plus aux villages de son temps. Ce ne sont pas des villages et ne sont pas non plus des villes. Mais une espèce d'architecture, non, c'est beaucoup dire, il n'y a même pas d'architecture dans nos villages actuels. Le premier village au sens collectif, remonte au VIe siècle avant Jésus-Christ. On a passé beaucoup de temps à nettoyer des plateaux qui pouvaient être naturels et propres. On est en train d'assister à une déculturation. On est en train de déculturer un trésor ancestral qui remonte aux temps les plus reculés.
Aujourd'hui, trouvez-moi un village kabyle authentique ne serait-ce que pour tourner un film. J'ai sillonné toute la Kabylie, de Boumerdès jusqu'à Sétif, je n'ai pas réussi à trouver un village sans béton qui pousse comme des champignons. Rien n'empêche de sauvegarder ce que nous possédons comme villages originels, authentiques et de singulier. Vous savez que le village kabyle a vécu sans administration, sans commissariat, sans gendarmerie et sans palais de justice.
Le village n'a jamais coûté un centime à l'Etat. Tout simplement, parce qu'il était géré par les sages du village et dans la «Thajmaâth». On ne trouve pas un seul fonctionnaire qui touche un dinar pour chaque séance qui va dans l'intérêt du village. Bien au contraire, c'est la culture et l'esprit de solidarité qui ont régné à l'époque. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi laisser dépérir une valeur aussi singulière qui aurait pu être un exemple en termes de gestion et de démocratie au monde entier. Aujourd hui à travers la mondialisation, si les regards étrangers devaient se tourner vers nous, ça aurait été merveilleux qu'ils nous découvrent à partir de ces valeurs inestimables de nos villages. C'est ce que nous avons de plus beau en nous.
On assiste à pas mal de films en langue kabyle ces dernières années. Quelle est votre analyse sur les plans qualité et volume de production'
J'avoue que je n'ai pas vu de très bons films en langue kabyle ou amazighe de manière générale. Très peu de films répondant aux normes professionnelles. Le reste pour moi, ce n'est pas du septième art, mais je pourrais le baptiser de 8e art parce qu'il y a du caméscope dedans. La culture de la vidéo où l'on filme une circoncision, un mariage, ou un événement quelconque avec très peu de moyens où chaque plan, ressemble à des images furtives prises dans un tremblement de terre n'est pas du domaine du septième art.
Bien évidemment, comme toutes les sciences, toutes les techniques, l'audiovisuel est un langage. Ce langage s'apprend, il a ses codes et ses techniques que l'on apprend à travers un certain nombre d'années d'études et de formation. Filmer une circoncision, ne peut pas donner office d'un film quelconque.
Aujourd hui, on assiste à une certaine médiocrité rampante, parce qu'on a perdu les règles professionnelles. Il faut qu'il y ait une décantation professionnelle pour avancer dans ce pays. Et sur ce plan, je suis ravi que le ministère de la Culture ait compris la nécessité de faire asseoir une commission ou conseil pour l'octroi de la carte d'artiste. Cela peut aider à mieux cerner les véritables professionnels.
Le cinéma kabyle a beaucoup de choses à donner et à montrer, car, non seulement rien n'a été fait dans ce domaine, mais aussi, cette culture est très bien nourrie d'histoire extraordinaires à faire connaître. La culture kabyle est profondément attachée à sa langue. La langue kabyle est une langue métaphorique, c'est une langue d'images et à la limite c'est presque un bonheur d'écrire un film en kabyle.
Pourquoi' parce que, quand on écrit un film en kabyle, on ne raisonne pas uniquement avec sa tête, mais on écrit avec tout son corps. Tout son corps, parce qu'il y a des souvenirs, il y a des sons, il y a des mots, il y a des ambiances que le corps restitue. La culture kabyle est tellement vaste, chargée, je disais toutes à l'heure des histoires, mais au-delà des histoires on peut créer et la création est très fertile.
Il faut que les institutions de notre pays comprennent aujourd'hui la nécessité d'enseigner le cinéma. D'abord introduire l'image au primaire comme un moyen pédagogique d'accès au savoir, à la connaissance et à l'histoire, etc.
On doit l'enseigner au collège, en donnant à l'élève, un minimum de condiment, pour se servir d'un appareil photo ou d'une caméra et mêmes des caméras de portable, pour pouvoir inculquer la culture de l'image. Tout cela peut susciter des vocations et même un regard nouveau sur sa société qui est complètement différente.
On fige la photo dans le temps et on l'a fixe ensuite au lycée, on s'interroge sur soi, sa famille, son environnement, passé, avenir etc. Et puis, il faut enseigner le cinéma dans les universités et créer des écoles spécialisées dans le domaine du septième art. Ce n'est que par là, qu'on peut former des scénaristes, des réalisateurs, des techniciens pour hisser notre production cinématographique.
A l'ère des TIC (Technologies de l'information et de la communication), le cinéma a-t-il encore un avenir devant lui'
Oui, oui, vous savez, le cinéma c'est la base de tout. Parce que la formation dans les techniques de l'information et de la communication ne peut être véhiculée et nourrie qu'à travers l'image. Sans image comme disait des spécialistes, il n'y avait pas de pensée et sans l'image, il n'y aurait pas d'informations. Sans l'image, il n'y aurait pas de télévisions. Nous sommes à l'ère de la culture de l'image. Un enfant qui regarde la télé en moyenne 2 à 3 heures par jour a une acuité visuelle beaucoup plus développée que celle de son propre père.
En Algérie, généralement, les enfants regardent beaucoup plus. La culture de l'image est non seulement une culture d'observation, mais, aussi une culture qui est gérée par l'hémisphère.
Nous avons la chance, en tant que Kabyles et Algériens de développer notre culture. Produire en amazighe au sens large, c'est sauver l'identité et la culture amazighes. Mon souci c'est de m'interroger sur l'histoire.
Nous et les générations à venir, avons besoin de connaître l'histoire des parents, grands-parents et des ancêtres. L'image peut être un moyen privilégié pour connaître et écrire notre histoire.
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