Alger - Prison de Serkadji ou Barbarousse	(Commune de Casbah, Wilaya d'Alger)

Prison de Serkadji (ex-Barberousse) à Alger : histoire, exécutions et mémoire d’un haut lieu de la guerre d’indépendance



Prison de Serkadji (ex-Barberousse) à Alger : histoire, exécutions et mémoire d’un haut lieu de la guerre d’indépendance

La prison de Serkadji, anciennement prison de Barberousse, demeure l’un des lieux les plus emblématiques et les plus douloureux de la mémoire nationale. Située au cœur de la Casbah d’Alger, elle concentre plusieurs strates d’histoire : ottomane, coloniale et post-indépendance. Son architecture austère, perchée sur les hauteurs de la médina, domine la baie d’Alger comme un rappel silencieux des bouleversements qui ont traversé le pays.


1. Un site stratégique dans la Casbah d’Alger

Implantée dans la haute Casbah, aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la prison occupe un emplacement qui était déjà stratégique à l’époque ottomane. Sous la régence d’Alger intégrée à l’Empire ottoman au XVIe siècle par les frères Barberousse — notamment Aroudj Barberousse et Khair ad-Din Barberousse — le site correspondait à une zone fortifiée destinée à protéger la ville contre les attaques maritimes et terrestres.

Le nom « Barberousse » fut donné par l’administration coloniale française en référence à cette période ottomane, inscrivant symboliquement la prison dans une continuité historique marquée par la domination et la défense du territoire.


2. De forteresse ottomane à prison cellulaire coloniale

En 1856, l’administration française transforme le site en prison civile. Elle adopte le modèle de la prison cellulaire inspiré des théories pénitentiaires européennes du XIXe siècle : isolement, discipline stricte et surveillance constante.

C’est à cette période que le nom « Barberousse » s’impose officiellement. La prison devient rapidement un lieu de détention pour les condamnés de droit commun, mais aussi pour les opposants politiques au régime colonial.

L’étymologie de Serkadji

Le nom « Serkadji » proviendrait du turc Sirkeci (« fabricant ou vendeur de vinaigre »), rappelant l’activité artisanale ancienne du quartier. Avec le temps, la charge symbolique du lieu a transformé ce simple toponyme en synonyme de souffrance et de répression dans l’imaginaire collectif algérien.


3. Un haut lieu de la répression durant la guerre d’indépendance

Entre 1954 et 1962, la prison de Barberousse devient l’un des principaux centres de détention des militants du Front de Libération Nationale (FLN).

Elle est tristement célèbre pour les exécutions à la guillotine de nombreux moudjahidine. Parmi eux figure Ahmed Zabana, premier condamné à mort exécuté en 1956, événement qui marqua profondément l’opinion publique et radicalisa davantage le conflit.

Les cellules étroites, l’isolement prolongé et les interrogatoires violents ont contribué à forger la réputation de la prison comme « maison de la torture ». Pourtant, comme dans d’autres lieux de détention coloniale, les prisonniers y ont développé des réseaux de solidarité, transformant l’espace carcéral en espace de résistance morale et politique.


4. Les Républicains espagnols : une mémoire transnationale

Un épisode moins connu concerne l’internement de républicains espagnols après la victoire de Francisco Franco en 1939. Des milliers d’exilés ayant fui la guerre civile espagnole ont trouvé refuge en Afrique du Nord, notamment à Oran et à Alger.

Certains furent internés dans des camps ou emprisonnés à Barberousse dans des conditions précaires. Cet épisode inscrit la prison dans une histoire méditerranéenne plus large, où l’Algérie coloniale servait aussi de territoire d’internement politique pour d’autres peuples en exil.


5. Après 1962 : continuités et rupture

Après l’indépendance, la prison prend officiellement le nom de « Serkadji ». Elle continue de fonctionner comme établissement pénitentiaire de haute sécurité.

Dans les années 1990, durant la décennie noire, elle est de nouveau associée à une période de violence. En 1995, une mutinerie dramatique y provoque la mort de nombreux détenus, renforçant encore la dimension tragique du lieu.

La prison ferme définitivement en 2014. Depuis, plusieurs projets ont évoqué sa transformation en musée de la mémoire nationale, à l’image d’autres anciens lieux de détention devenus espaces de recueillement et de transmission historique.


6. Serkadji : un symbole mémoriel complexe

La prison de Serkadji incarne plusieurs mémoires superposées :

  • Mémoire ottomane (fortification stratégique)

  • Mémoire coloniale (prison cellulaire et exécutions)

  • Mémoire révolutionnaire (lieu de martyre et de résistance)

  • Mémoire post-indépendance (continuités carcérales et violences des années 1990)

Elle représente ainsi un carrefour historique où se croisent domination, exil, répression et lutte pour la liberté.

Transformer Serkadji en musée ne serait pas seulement un acte patrimonial, mais un geste symbolique fort : reconnaître les souffrances, transmettre l’histoire aux nouvelles générations et inscrire ce lieu dans une mémoire apaisée mais lucide.


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