A vous la Charia, à nous le pétrole.
Chacun sa religion ! C'est ainsi que l'on peut résumer la surprenante alliance
stratégique entre certaines capitales occidentales et les mouvements islamistes
que le «printemps arabe» a remis au-devant de la scène et qui seront
vraisemblablement les principaux bénéficiaires de ce vent de liberté, alors
qu'ils n'en sont point à l'origine. Il s'agit là d'un changement géopolitique
majeur dont on n'a pas fini de mesurer toutes les conséquences aussi bien dans
les pays arabo-musulmans que sur le monde occidental.
Si l'apothéose de
l'intégrisme est de plus en plus probable en Libye, car on sait comment
tournent les révolutions qui commencent par Allah Akbar, l'hypothèse d'une
déferlante islamiste en Tunisie et en Egypte est occultée par les observateurs
et analystes français, comme pour conjurer un sort auquel on refuse de croire,
ou au contraire, on fait semblant de ne pas y croire alors qu'on le souhaite
ardemment. On a pu écrire que dans ce «printemps arabe», les islamistes n'ont
joué pratiquement aucun rôle, ce qui serait d'un bon présage pour l'avenir.
Cela est plus ou moins vrai dans le cas tunisien et égyptien, mais totalement faux
pour la Libye
et pour la Syrie,
si ce régime tombe comme le souhaitent certains supporters de l'olympique
d'Israël. En Tunisie et en Egypte, c'est la combinaison du cyber-activisme
et d'une certaine réactivité militaire, qui a précipité l'écroulement rapide de
ces deux dictatures qu'on disait inébranlables. En Libye, il s'agit plutôt d'un
soulèvement armé des anciens mercenaires de Ben Laden, financés par le Qatar et
militairement soutenus par les forces de l'OTAN. D'intervention «humanitaire»
qui n'avait pour mission onusienne que de protéger les civils contre une armée
libyenne effectivement sanguinaire, le processus s'est transformé en expédition
coloniale. Ainsi, les forces spéciales françaises et britanniques qui
combattent encore aujourd'hui contre les talibans en Afghanistan, ont mené la
guerre aux côtés de leurs «frères» talibans au Maghreb, sous le commandement
philosophique du nouveau Lawrence de Libye, Bernard-Henri Lévy !
Malgré ce philo-islamisme occidental, ce cynisme inouï qui n'a d'égale
que l'idéalisme apparent, je persiste à croire que les jeunes tunisiens et
égyptiens n'ont pas fait la révolution, pour se contenter d'une «démocratie
islamique». Cette nouvelle posture occidentale relève du pragmatisme politique
et du mercantilisme économique. Je dirai même qu'elle exprime intrinsèquement
une ignorance totale de l'islam et un mépris profond des musulmans. En tout
cas, elle reste substantialiste, culturaliste et essentialiste. Les stéréotypes
qui sont à la base de l'islamophobie sont souvent les
mêmes que ceux qui sont au fondement du philo-islamisme.
Si, comme certains le prétendent, l'humanité est une et indivisible, si la Civilisation est le
brassage de toutes les cultures, si l'humanisme et le respect des droits de
l'homme sont universels, alors il n'y a pas un type de démocratie qui serait
valable pour le monde occidental et un autre qui serait adaptable au monde arabo-musulman, au nom d'une présupposée spécificité
religieuse ou culturelle. A moins de considérer, à l'instar de Bernard Lewis et
d'Huntington, qu'il n'y a pas une seule Civilisation
mais plusieurs, et qu'en raison même de leurs diversités et de leurs inégalités
ontologique et axiologique, elles seront tôt ou tard amenées à s'affronter. Au
nom de la sacro-sainte démocratie et d'une présupposée spécificité culturelle,
si les musulmans sont majoritairement pour l'islamisme au pouvoir, il faut les
laisser faire, à condition de les contenir dans leurs limites géographiques.
Tel doit être le raisonnement du faucon aux ailes de colombes, Barak-Hussein Obama et de
l'hirondelle du «printemps arabe» Hillary Clinton. Telle était aussi la logique
de son prédécesseur à la
Maison Blanche, celui qui a commis des crimes contre
l'humanité en Irak. En d'autres termes, sortir du choc des civilisations, non
point par un processus inclusif des civilisations, avec pour idéal et paradigme
une Civilisation humaniste et universelle dans laquelle se reconnaîtraient tous
les peuples de la terre, ni d'ailleurs par un processus exclusif, mais par une espèce
de démarcation positive. Eux c'est eux et nous c'est nous. Ou, comme l'écrivait
déjà Kipling, «L'Orient c'est l'Orient et l'Occident c'est l'Occident, jamais
ils ne se rencontreront».
L'alternative
dictature ou islamisme, que les gouvernants arabes ont longtemps utilisé pour
justifier leurs régimes despotiques, a été aussi l'argument fort de leurs
protecteurs occidentaux. Il ne faut pas que par culpabilité ou opportunisme,
cet argument dualiste et manichéen profite désormais
aux islamistes «modérés». Lors de son voyage à Tunis, le 28 avril 2008, Nicolas
Sarkozy a déclaré : «Qui peut croire que si demain, après-demain, un régime du
type taliban s'installait dans un de vos pays au nord de l'Afrique, l'Europe et
la France
pourraient considérer qu'elles sont en sécurité ?». Si la France se met sous la
protection wahhabite du Qatar, elle ne pourra rien craindre du régime taliban
qui va naître en Libye et à l'émergence duquel elle aura activement contribué.
La France aura encore moins à craindre de
l'islamisme à l'AKP qui va probablement triompher le
23 octobre prochain en Tunisie. Je pense en effet qu'Ennahda
sera le premier parti du pays, mais qu'elle aura l'intelligence de gouverner
d'abord avec une coalition vaguement nationale et ornementale. Ennahda aura le choix entre tous les partis progressistes
ou de gauche qui ont établi avec elle une alliance
tactique ou stratégique depuis la fin des années 1990. Dans cet éventail assez
large, Ennahda aura l'embarras du choix pour
sélectionner un président de la République qui jouera exactement le même rôle
que Bani Sadr à l'aube de
la république islamique d'Iran. Les islamistes tunisiens ne couperont donc pas
la main aux voleurs, ils ne reviendront pas sur le Code du statut personnel
bourguibien qui accorde aux femmes des droits comme nulle part ailleurs dans le
monde arabe, ils ne fermeront pas les hôtels mais ils feront appel au tourisme
islamique, ils ne reviendront pas sur les orientations libérales de l'économie
tunisienne mais ils accentueront au contraire les pratiques de l'économie de
marché selon l'orthodoxie américaine, ils ne forceront pas les femmes à porter
le voile, mais c'est la pression sociale qui les y contraindra, ils n'aboliront
pas le système de l'éducation nationale modernisé par Mohamed Charfi, mais ils réformeront les manuels scolaires dans le
sens contraire, ils ne changeront pas radicalement les lois civiles et pénales
mais ils travailleront à leurs progressive «chariatisation»…
Dans tous les domaines de la vie politique, économique, sociale et culturelle,
ils procéderont par petites touches, de façon graduelle, par islamisme
«modéré», selon la bonne recette de Recep Tayyip Erdogan, la nouvelle
figure paradigmatique du panislamisme pragmatique, baptisé par des prêtres
américains dans une mosquée turque !
Tous d'ailleurs
(Tunisie, Egypte, Libye), parlent d'appliquer un islamisme «modéré» à l'image
de l'AKP, ce qui procure à la Turquie un rôle
néo-impérial, comme jadis et naguère le califat ottoman ! Mais cet islamisme
«light» ne risque pas de voir le jour en Tunisie ou en Egypte, encore moins en
Libye, pour des raisons historiques, psychologiques et sociologiques
élémentaires. Pour la simple raison aussi que l'AKP
n'a pas choisi d'être ce qu'il est ! Il y a été contraint et forcé : par une
République résolument laïque et par une armée qui veille à l'héritage d'Ataturk. De plus, l'AKP s'est
adapté à une tradition démocratique qui existait déjà en Turquie, ce qui n'est
pas le cas de la Tunisie
ou de l'Egypte. Les ambitions hégémoniques de l'AKP
sont par ailleurs constamment battues en brèche par le puissant CHP, le Parti
républicain du peuple que Mustapha Kemal a fondé en 1923. Le parti fondé par
Bourguiba en 1934, et qui aurait pu jouer, face à Ennahda,
le même rôle du CHP face à l'AKP, a été tout
simplement décapité. Idem pour le parti national démocratique en Egypte.
Ennahda pourrait gagner, parce que les Tunisiens sont
psychologiquement et culturellement prédisposés à accueillir les islamistes
comme des sauveurs providentiels, envoyés par Dieu pour restaurer l'islam et
sauver de la damnation l'âme tunisienne. Sous Bourguiba et sous Ben Ali, nous
étions un peuple impie et blasphématoire. Avec Ennahda,
nous allons revenir aux «véritables» valeurs de l'islam. Nous quitterons ainsi la Jahiliyya
et tournerons définitivement la page du pouvoir des «apostats» qui offense
l'islam depuis 1956. En somme, depuis l'indépendance, sans même nous en
apercevoir, nous étions des païens.
Ni le régime de Bourguiba, ni encore moins
celui de Ben Ali n'a préparé la société tunisienne à la dure et périlleuse
«épreuve» de la démocratie, qui ne peut intervenir qu'après le long
apprentissage de la sécularisation que je ne confonds pas avec la laïcité
française. Au contraire, tous les deux, chacun à sa façon, ont cherché à
exploiter le sentiment religieux à des fins politiques, faute de légitimité
démocratique. Ce n'est donc pas le temps plus ou moins long que les Tunisiens
vont mettre avant d'instaurer leur Etat démocratique et moderne qui est
inquiétant, mais le temps très rapide que les forces de régression ont mis pour
emporter déjà quelques victoires symboliques et pour persuader les Tunisiens
que l'islamisme est l'avenir. Non, et malgré l'unanimisme ambiant, je persiste
à croire que l'islamisme n'est pas notre avenir, mais juste un présent qui
refuse de devenir un passé.
Je crains fort
que bientôt, la brume hivernale vienne couvrir le «printemps arabe». Derrière
cette épiphanie démocratique, se profile en effet une boulimie
néo-colonialiste. Une coalition est en formation pour anéantir la Syrie, dernier bastion de la
résistance arabe, et isoler par la même occasion l'Iran, une puissance
régionale devenue incontournable. En suscitant la discorde artificielle entre
sunnisme et chiisme, et en jouant sur la rivalité ancestrale entre la dynastie
Safavide et l'empire ottoman, c'est sous le leadership turc que l'on espère
placer les régimes islamistes qui vont sortir des urnes ; surtout pas sous le
leadership iranien, rebelle aux oukases de l'Occident. Un plan de partition de la Libye est déjà à l'étude
dans certaines capitales occidentales, au cas où ! Ce pays voisin qui regorge
de richesses énergétiques et hydrauliques subira le même sort que l'Irak, qui a
été disloqué en trois Etats selon les exigences d'Israël. A l'instar du Soudan,
tous les pays arabes qui ont une grande superficie seront d'ailleurs à moyen et
long terme menacés de partition sur des bases fallacieuses (confessionnelles ou
ethniques) et des objectifs économiques réels (pétrole, gaz, eau). C'est en
cela que l'Algérie, dont l'attitude face au conflit libyen honore les enfants
d'Abdelkader, restera dans le collimateur des bédouins du Qatar et de leurs
maîtres israélo-américains. Et dans ce combat de la
«démocratie» contre la «dictature», Bernard-Henri Lévy sera encore plus motivé que dans sa Croisade contre la Libye. Ne témoigne t-il
pas depuis des années son attachement affectif, plus exactement affecté, pour
l'Algérie algérienne ?
Il ne suffit pas
aux Américains d'appuyer sur un bouton ou d'activer leurs troupes sur Internet
et Facebook, pour provoquer une «révolution 2.0».
Celle-ci a malheureusement des causes réelles et endogènes : dictature,
corruption, chômage… En Tunisie et en Egypte, il y a avait une situation pré-insurrectionnelle que les gouvernants ne voulaient pas
voir. C'est de ce mécontentement social que les stratèges américains ont
profité pour renouveler les classes dirigeantes et pervertir ainsi l'aspiration
des populations à la démocratie et à un partage équitable des fruits de la croissance.
Et par-delà ce renouvellement des élites gouvernantes, bien évidemment le
projet de Grand Moyen-Orient (GMO) cher aux néo-conservateurs, repris, revu et
corrigé par «l'ami» des musulmans, Barak-Hussein Obama. Pour éviter le pire, les pays qui restent dans le
collimateur franco-américain doivent pouvoir relever le défi : anticiper par
des réformes démocratiques, économiques et sociales urgentes et profondes. Le
contraire de la révolution, ce n'est pas la réaction ou le conservatisme, mais
le réformisme. Quoique prétendent certains analystes occidentaux, qui flattent
la jeunesse arabe d'avoir réalisé la plus «belle révolution du monde», les
révolutions n'affectent que les régimes politiquement sous-développés.
* Philosophe et
ancien ambassadeur de la
Tunisie à l'UNESCO.
Dernier essai à
paraître (septembre 2011), La face cachée de la révolution tunisienne.
Islamisme et Occident : une alliance à haut risque.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mezri HADDAD
Source : www.lequotidien-oran.com