Alger

Poutine et Raspoutine



De nouvelles règles sont annoncées pour l'investissement étranger, avec un plus grand rôle pour l'Etat. Comme en Russie.

L'Etat reprend la main. « Le laisser-aller, c'est fini. Plus question d'accepter des situations humiliantes, dévastatrices pour le pays, comme ces multinationales qui agissent comme en pays conquis », dit-on au gouvernement. « L'Algérie a sa fierté. Elle doit faire prévaloir ses droits, et imposer de nouvelles règles du jeu qui garantissent la sauvegarde de ses intérêts. Elle prendra toutes les mesures en ce sens, et mènera la politique adéquate pour imposer le respect de ses intérêts ».

Pour soutenir cette politique, on met en avant « le patriotisme économique, un concept que même des pays se prétendant à la pointe de la démocratie n'hésitent pas à brandir. Après tout, les Etats-Unis ont empêché une entreprise du Golfe de prendre le contrôle d'une grande entreprise portuaire et d'une entreprise pétrolière américaines, alors que la France a manoeuvré pour empêcher Suez de passer sous contrôle étranger ».

Le discours est séduisant. Il comporte un élan émotionnel fort, et fait appel à une démarche du type Poutine. C'est le retour du tout Etat, y compris dans ses travers et ses défauts autoritaires. Ce qu'il peut apporter comme assurance, sécurité et stabilité pourrait faire oublier l'autoritarisme annoncé. L'Etat omniprésent a assuré le décollage économique en Chine, et a rétabli l'autorité en Russie. Cela vaut mieux que le délabrement institutionnel vécu en Algérie, où on subit les aspects négatifs de différents systèmes sans jouir des bienfaits qu'ils pourraient présenter.

Un tel discours suppose toutefois qu'il s'appuie sur une doctrine, qui servirait de point de départ d'un nouveau projet politique. Il n'en est rien. Il s'agit simplement d'une velléité de transformer un discours désabusé du président Abdelaziz Bouteflika en programme politique.

Devant les présidents d'APC, le chef de l'Etat s'en était pris à ces entreprises étrangères qui bénéficient de grandes facilités, réalisent des bénéfices faramineux, et quittent le pays quand elles le veulent. Tout le monde a vu dans ces propos le cas d'Orascom, qui construit ou achète des cimenteries, avant de tout revendre au français Lafarge, en réalisant au passage un bénéfice inouï.

M. Bouteflika n'a pas une bonne connaissance des mécanismes et des circuits économiques. Il a avalisé des démarches économiques contradictoires, avant de se rendre compte, au bout de son deuxième mandat, que le pays était dans l'erreur. Les facilités accordées aux entreprises étrangères ont donné lieu à un pillage des ressources financières du pays. Nous croyions que nous allions au Paradis, et on se rend compte qu'on fait fausse route, a-t-il dit en substance.

Ce constat doit-il pousser à revoir les règles du jeu pour l'investissement étranger? Evidemment. Encore faudrait-il savoir dans quel sens agir, en se fixant des objectifs et des moyens, en définissant une méthode, tenant compte à la fois du pays et de ses insuffisances, et en évitant, dans la mesure du possible, de prendre des mesures velléitaires qu'il faudra revoir le lendemain.

C'est là que risque de capoter le nouveau dispositif gouvernemental. Les mesures annoncées par le gouvernement ne sont pas le résultat d'une démarche élaborée et réfléchie, mais une réaction à une situation particulière, celle d'une entreprise qui a gagné trop d'argent, en trop peu de temps, après avoir bénéficié de trop de facilités.

Mais quels que soient les projets du gouvernement, il faudrait qu'ils respectent trois règles majeures en ce domaine: stabilité du dispositif, visibilité et transparence. Le simple fait d'annoncer un changement du dispositif incommode l'investisseur étranger, qui a déjà du mal à suivre la législation algérienne. D'un autre côté, l'investisseur a aussi besoin de savoir où il en sera dans cinq ans et dans dix ans, quels bénéficies il va réaliser, comment et avec qui.

En ce sens, imposer une participation algérienne dans les grands projets peut séduire, mais cela peut devenir un handicap à tout investissement étranger d'envergure. Contraindre Toyota à s'associer à la SNVI dans un projet de montage automobile est une bonne idée de bureaucrate algérien, mais elle signifie que Toyota ne s'installera jamais en Algérie.

En fait, la situation n'est pas très compliquée. Dans un passé récent, quand la situation du pays était difficile, on a voulu offrir trop de facilités à des entreprises étrangères pour les inciter à investir. Elles en ont tiré profit. Aujourd'hui, on veut imposer des restrictions, pour corriger les abus, un peu à la manière de ce qu'a fait Poutine en Russie. C'est peut être le rêve que caresse Ahmed Ouyahia aujourd'hui: être le Poutine de l'Algérie. C'est une belle ambition pour lui et pour le pays. A condition de ne pas commettre l'erreur qui en ferait un Raspoutine au lieu d'un Poutine.


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