Alger - A la une

Portrait



«Médire: faire le portrait d'un homme comme il est, quand il n'est pas là.» Ambrose Bierce
Je vous ai parlé, un jour, de mon ami Benny. Il ne s'appelle pas ainsi: c'est un de nos professeurs qui, ne pouvant pas prononcer une consonne propre à la langue arabe, l'a affublé affectueusement de ce joli vocable. Je l'aime en souvenir d'un certain jazzman. Si, par hasard, vous croisez un jour, un jeune vieillard correctement et proprement vêtu, marchant lentement dans une petite rue d'Alger, le visage sans expression et le regard perdu dans la perspective lointaine du bout de la rue, c'est sûrement lui. Un détail: il a toujours une cigarette au bec. Et s'il ne l'a pas, c'est qu'il n'en a plus dans la poche et qu'il se hâte lentement se ravitailler chez le vendeur le plus proche. Ne vous laissez pas prendre par son visage apparemment impassible et qui lui vaudra dans le cercle immédiat de ses intimes le surnom de Buster Keaton. Ne vous fiez pas à son apparent détachement de ce qui se passe autour de lui: il a un oeil de lynx qui scrute, que dis-je, qui scanne l'environnement sur 360 degrés. Aucun détail n'échappe à sa perspicace analyse. Il a l'art de relever toutes les incongruités qui ne sautent pas au premier coup d'oeil et il excelle dans la manière de les relater: toujours avec un humour qui doit beaucoup à l'école surréaliste. C'est l'une des raisons qui me font éprouver un plaisir sincère chaque fois que je le rencontre: autour d'un café, nous faisons brièvement le tour d'horizon de la pauvre actualité culturelle du pays. C'est l'un des rares compagnons de promotion à être resté pareil au petit étudiant en architecture que j'avais rencontré en septembre 1964, quand nous commençâmes à fréquenter la même école. Et il est toujours resté détaché des questions matérielles qui sont les premiers soucis de la plupart de nos camarades: il ne vous parlera jamais de ses ennuis financiers (qui n'en a pas'). Il m'a toujours semblé être à l'abri de la crise du logement et il ne m'a jamais parlé ni d'un terrain à bâtir ni de ses galantes aventures. La sobriété est sa qualité première même dans sa manière de s'habiller: pas de tape-à-l'oeil ni de couleurs criardes. Tout est dans le demi-ton. Mais ce que j'admire par-dessus tout chez lui, c'est son imagination et le désir de créativité qui font qu'il a toujours enfoui dans les circonvolutions de son cerveau ou au fond d'une serviette plate, un projet qui germe, qui pousse et qui se traduit soit par des dessins, soit par un synopsis ou simplement un texte adroitement jeté sur une feuille de papier où se marient poésie et humour. Il n'a pas peur de se jeter à l'eau quand il s'agit d'exprimer ce qui l'habite. La dernière fois que je l'ai vu, il m'a semblé nostalgique et il a abordé tout de suite le bilan des élèves de notre promotion. Nous avons essayé de comparer les itinéraires de chacun d'entre nous.
Moi qui n'ai pas plusieurs cordes à mon arc et qui ai pris la retraite après une carrière qui m'a semblé terne, je lui ai tout de suite avoué ma déception: «J'aurais dû travailler dans une banale administration publique. Peut-être que je m'en serais mieux tiré! J'ai l'impression d'avoir perdu mon temps.»
Il me répliqua aussitôt: «Mais non, Da M'sili! La fréquentation des artistes t'a au moins permis de pouvoir t'exprimer aujourd'hui par des écrits qui honorent notre promotion. Je ne connais pas beaucoup de personnes qui peuvent accoucher chaque jour d'une chronique. Il faut le faire et tu t'en tires bien! C'est une manière de rendre hommage à tous les enseignants qui se sont donné la peine de nous inculquer quelque chose». C'est sa manière de tout positiver.


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