
Après une disparition quasi-totale du champ éditorial national durant près d'une trentaine d'années, Fadéla Mrabet publie désormais, presque chaque année, un nouveau livre. Cette ancienne animatrice à la Chaîne III au cours des premières années de l'indépendance fut longtemps oubliée. On ne pardonna pas à cette féministe, biologiste de formation d'être allée ouvertement à contre-courant, sans s'en cacher, des conventions et de l'hypocrisie sociales qui brimaient ses concitoyennes. Son émission où elle recueillit le désarroi de jeunes filles confrontées au mariage forcé notamment dérangeait. Ses livres sur la situation des femmes publiées chez Maspero en 1965 et 1967 furent aussitôt interdits et son nom défraya la chronique dans certaines affaires sulfureuses. Exilée en France, elle signa avec son époux Tarik Maschino en 1972 « L'Algérie des illusions », livre de désamour et de dépit. On trouve quelques allusions à cette période dans son court ouvrage* qui vient de paraître à Alger où ses livres sont désormais disponibles. Depuis une dizaine d'années, à la faveur de participations régulières au salon du livre, de séjours réguliers au pays, sa parole est plus audible. Sans abdiquer son droit au doute et à la critique, elle se montre plus attentive aux signes, même fragiles, de renouveau. Après quelques titres qui ont surtout ressuscité son enfance, elle revient cette fois-ci avec un nouveau livre. Au travers d'une quinzaine de textes affleurent les préoccupations de sa vie dédiée au combat et au refus de ce qui avilit ou diminue la dignité. Elle parle avec la même colère, et parfois avec une ironie mordante, des droits brimés des femmes, du machisme de l'homme arabe aliéné. Elle ressuscite une Algérie dont les costumes, les coutumes et les lieux sont défigurés par la bigoterie. L'auteur évoque des voyages, des rencontres avec Jacques Vergès ou Zohra Drif dont elle dresse des portraits justes et tendres. Elle s'attarde sur l'importance de l'éducation dont l'absence « se traduit chez les individus par l'arrogance à l'extérieur et la panique à l'intérieur » (p.113). Elle n'a rien perdu de son style caustique mais exprime sa tristesse tantôt à mots feutrés et tantôt sa révolte dans un torrent qui se déverse surtout sur les potentats du Moyen-Orient, source, selon elle, de beaucoup de perversions dans la société algérienne. Elle qualifie les prédicateurs de la chaîne El Jazeera de « névrotiques et liberticides ». Ses mots sont durs et le constat impitoyable. « Comment être fier aujourd'hui de notre terre enlaidie, dévastée » (p.109). Mrabet, qui a toujours affiché son féminisme, taille des croupières à celles qui ont perverti les principes de ce mouvement. Face à ces femmes qui se dénudent, elle se trouve devant un spectacle où « se trouvent mêlés tous les ingrédients de la femme objet, de la femme martyre sacrifiée sur l'autel d'un féminisme narcissique exhibitionniste » (p. 26 et 27). L'auteur se fait tour à tour sociologue, psychologue et parfois poète pour décrire, expliquer des comportements individuels ou collectifs qui souvent révèlent des dysfonctionnements. Son style n'est pas toujours tranchant, la colère ménageant un espace pour des haltes de nostalgie. Il se déploie aussi dans des envolées lyriques. On lit avec plaisir ses réflexions sur la beauté. Lors d'un séjour dans une capitale qui a tout l'air d'être Dubaï, elle est peinée de la voir défigurée par des tours symboles d'aliénation. Il y a çà et là de beaux passages comme cette visite d'une église de Florence qui révèle ses goûts d'esthète ou cette évocation des cimetières algériens pour dire l'islam, une religion rétive aux expressions mortifères. Le livre de Fadéla Mrabet qui se lit d'un trait est une somme de réflexions sur des thèmes enracinés dans le quotidien, l'histoire des individus et des peuples.R. Hammoudi*« Une poussière d'étoiles » de Fadéla Mrabet Editions Dalimen, 114 pages.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Horizons
Source : www.horizons-dz.com