Deux ou trois choses sur sa vie et sa contribution à la culture vécue et pensée.
Il avait horreur des enterrements. Quand nous l'avons sollicité en décembre 2006 pour écrire un article sur le cinéaste Mohamed Bouamari qui venait de décéder, il répondit favorablement en rappelant cette sorte de phobie qui l'habitait et jetant au passage cette boutade qui prend hélas tout son sens aujourd'hui : «Le seul enterrement auquel j'irai, ce sera le mien. Je serai bien obligé». Cela, accompagné de son rire unique, empli de bonne férocité ! Et, lors de son enterrement, nous avons cru entendre l'écho de ce rire qui s'annonçait comme un claironnant programme de vie, tandis que nous revenaient deux ou trois choses que nous savons de lui et trois ou quatre autres que nous aimerions souligner.
La première était sans doute son attachement à Barika, cette petite ville des Aurès où il avait vu le jour en 1944 et grandi en buvant le lait du nationalisme le plus populaire, vénérant un père qui avait passé de longues années en prison, fier ' sans la moindre forfanterie ' de ses faits d'armes, comme la participation à l'évasion spectaculaire de Ben Boulaïd de la prison d'El Koudia à Constantine. Cette Barika de son enfance, il l'avait quittée une première fois pour le lycée Albertini (auj. Kerouani) de Sétif, grande école qui a fourni à l'Algérie combattante, puis indépendante, des cadres et intellectuels dont le moindre n'était pas Kateb Yacine. L'ancien directeur des Douanes, Brahim Chaïb-Chérif, se souvient d'Abdou Benziane comme d'un boute-en-train et d'un animateur né : «Il avait décidé d'organiser dans la salle de spectacles du lycée une réplique de la célèbre émission de radio française, Quitte ou Double, de Zappy Max. Cela avait eu un succès énorme. Tout le monde en redemandait.»
Son bac obtenu, il passe par Barika pour rejoindre Alger, alors seule ville universitaire du pays. Un rendez-vous avec l'histoire puisque, venu s'inscrire, il y arrive le 19 juin 1965, le jour-même où Ben Bella se fait déposer par Boumediène, laissant le jeune homme étonné par l'agitation de la capitale et la présence des chars. Depuis ce jour, il n'est retourné que six fois à Barika, comme nous l'a appris son frère, ce qui, là-bas, pourrait être perçu comme un dédain de son creuset natal. Qu'on y sache que jamais Abdou n'a cessé de parler de Barika, de penser à Barika, de clamer sa «barikitude», y compris sur les marches du Festival de Cannes, comme il le confiait à un ami. Cet attachement à distance peut paraître paradoxal, mais Abdou n'a jamais soufflé un moment, vivant dans un tourbillon perpétuel nourri par son esprit passionné, occupé sans cesse par ses engagements professionnels et personnels, engagé dans une vie haletante. Et même quand il se retrouva sans emploi et, plus tard, sommé à la retraite, il n'envisagea pas un instant d'arrêter. Il tenait deux chroniques hebdomadaires célèbres, l'une au Quotidien d'Oran et l'autre à La Tribune, écrivait ailleurs quand on le sollicitait, se dévouait à de nombreux projets, tel le dernier Salon international du Livre auquel il apporta sa contribution. L'une de ses activités moins connue est l'aide et le conseil qu'il apportait à de jeunes journalistes, cinéastes ou universitaires qui s'adressaient à lui. Lui qui avait appartenu à l'une des premières promotions de l'indépendance de l'Ecole de Journalisme, y avait enseigné par la suite. Il avait gardé cette fibre pédagogique, s'inquiétant au plus haut point du manque de transmission entre les générations.
L'autre raison de ses défections physiques à Barika, c'est qu'il portait en lui son lieu originel. C'est d'ailleurs ce mélange d'enracinement dans un terroir, de foi dans un destin national et d'ouverture universelle qui a formé des hommes de la trempe et de la qualité d'Abdou Benziane.
LE DUeLlISTE DE L'éCHANGE
Autre trait de sa personnalité, son talent de polémiste, parfois ahurissant, souvent spectaculaire. Quand il tenait une idée, il la défendait avec acharnement, bataillant jusqu'aux recoins les plus infimes d'un mot ou d'une idée. C'était un bretteur de la pensée, un duelliste de l'échange, redoutable, parfois retors, mais loyal. Et, dans les mauvaises passes, si son adversaire prenait un peu le dessus, il sortait son arme fatale : l'humour. Le plus déjanté qui soit, le plus imaginatif aussi, de quoi désarçonner l'autre et reprendre la main. Un ancien journaliste se souvient avec un étonnement intact de la rencontre en 1997, à Alger, entre Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, d'une part, et Abdou Benziane et Kheiredine Ameyar, de l'autre. Ceux-ci ne laissèrent pas la part belle à leurs vis-à-vis, surpris par le niveau et la pertinence des deux compères. L'art de polémiquer d'Abdou puisait aussi sa force de son anticonformisme et de son rejet des dogmatismes de tout poil. Il ne craignait pas d'aller à contresens des unanimités, ne craignant pas de déplaire à ses propres amis pour une idée à laquelle il croyait. Ainsi, prouvait-il qu'il ne choisissait pas ses proches sur des bases politiques ou idéologiques, attaché qu'il était au vieux concept de l'amitié fondé sur des valeurs humaines qui acceptent la divergence d'idées.
Plusieurs confrères d'El Watan et d'autres titres ont brossé avec précision et émotion son parcours exceptionnel, reconnaissant unanimement son apport au développement de la presse qu'il a soutenu, dans plusieurs titres, par ses écrits, ses fonctions d'encadrement, les journalistes qu'il avait formés, etc. Son rôle en tant que directeur de la télévision nationale demeurera historique. L'hommage que lui ont rendu de nombreux citoyens sur les forums d'internet est sans doute le plus beau qu'il ait pu recevoir. Un de ses voisins, petit commerçant de son état, présent à la veillée du troisième jour parmi tant de personnalités, a eu cette formule : «C'est l'homme qui nous a fait oublier que nous avions des paraboles». Ce rôle est souvent vu à travers l'ouverture à l'expression politique pluraliste et à un traitement moderne de l'information. La chose est d'importance dans un pays comme le nôtre où la télévision a encouragé une forme de schizophrénie médiatique, éminemment dangereuse si on veut bien la distinguer d'une ouverture saine et salutaire aux écrans du monde.
Politique sans être politicien, engagé sans vouloir s'encarter dans un parti, Abdou Benziane était pleinement un homme de culture. De son passage à la télévision, on retient naturellement l'ouverture politique. Mais on oublie un peu qu'à son époque, la TV était en passe de devenir un immense catalyseur culturel. Mon confrère, Hassen Moali, a cité les deux premiers films de fiction en amazigh Machaho (Belkacem Hadjadj) et La Montagne de Baya (Azzedine Meddour) que l'ENTV avait coproduits, ainsi que l'émission «Bled Music» qui captait l'audience des jeunes générations. On pourrait citer d'autres émissions qui donnèrent de la visibilité à la littérature et aux arts qui, pour la première fois, eurent aussi droit de cité dans les JT. Dans les programmes musicaux, il avait opéré une véritable révolution, exhumant des pans entiers de notre patrimoine, quasiment effacés de l'écran, sinon comme digestifs sonores durant le Ramadhan. Idem pour le melhoun et les expressions en langage parlé qui ont donné aux spectateurs le bonheur de se retrouver chez eux sur le petit écran. La programmation des films de fiction a connu également une belle période, sans compter des reportages vivants dans le pays ou à l'étranger, au c'ur des débats de société. Et l'une des pointes marquantes de cette mue éphémère fut le retour de l'humour algérien, pétillant de malice et d'ingéniosité, rompant avec la distillation mortelle de la tristesse qui était et est redevenue l'ordinaire des programmes nationaux. Il ne peut y avoir de liberté sans démocratie, c'est l'évidence. Mais sans culture et sans humour, cette évidence n'a pas de chair, croyait-il à raison.
N'oublions pas la riche expérience de la revue Les Deux Ecrans, une des rares au monde à avoir abordé en même temps le cinéma et la télévision et la seule revue culturelle spécialisée qui soit parue en Algérie. Avec Mouny Berrah, éminente critique de cinéma, elle aussi emportée par une crise cardiaque en 2000, Abdou B. fit entrer cette revue dans le réseau international, devenant une référence des cinémathèques, festivals et écoles de cinéma.
Cette dimension culturelle d'Abdou B. prenait source dans sa boulimie de films, de livres et d'art sous toutes ses formes. Elle s'appuyait aussi sur une réflexion permanente sur la culture dans notre pays et dans le monde. Une de ses idées essentielles était la nécessité d'un développement des industries culturelles en Algérie et l'encouragement du secteur privé à investir dans la culture. Dans un article intitulé «Les héritages dilapidés», il écrivait : «Dans les grandes démocraties, malgré la crise, la culture et ses industries sont stratégiques pour le développement, la stabilité intérieure, l'élévation du niveau culturel et civique, pour fédérer les autochtones et les émigrés. Elles font la qualité d'une respiration démocratique et celle de l'air à l'échelle des activités humaines qui ne sont pas toutes alimentaires» (La Tribune, 27/10/2011). Son image demeure vivante, ses idées de même. Le fruit de ses passions, au c'ur desquelles figurent la présence solaire de sa femme et de ses filles, est un héritage à ne pas dilapider.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ameziane Farhani
Source : www.elwatan.com