Salim Bachi et Yasmina Khadrafigurent parmi les titresde lancement d'une nouvellecollection.
Les Editions du Moteur, nouvelle maison parisienne, viennent de lancer une collection qui se nomme « Histoires courtes ». Son principe consiste à offrir à des écrivains confirmés l'opportunité de publier des petits textes libres. Ce sont quasiment de longues nouvelles, du point de vue du format en tout cas, non plus plusieurs réunies dans un recueil, mais une seule, généralement d'une cinquantaine de pages. Cette tendance vers le plus petit est d'ailleurs de plus en plus considérée et adoptée par le monde de l'édition qui s'efforce de gagner à la lecture des publics réfractaires ou peu habitués aux ouvrages volumineux et même moyens. Ce type d'ouvrages ne vise pas seulement les jeunes mais également des lecteurs potentiels plus âgés, un peu comme un approfondissement du concept du livre de poche. Un phénomène révélateur des nouveaux comportements de lecture, façonnés par l'environnement où dominent désormais d'autres supports, essentiellement technologiques et numériques.Les textes courts font appel à un travail d'écriture particulier. Ils s'appuient sur des qualités de concision et un sens élevé du rythme. On pourrait comparer cette littérature ramassée (nouvelles, histoires courtes') aux courses de vitesse de l'athlétisme, et le roman en serait alors les courses de fond qui permettent une stratégie avec des périodes de ralentissement et d'accélération, des astuces de positionnement, etc. Dans l'histoire courte, pas moyen de procéder ainsi. Il faut que l'écriture courre sans hésitations et accroche le lecteur de bout en bout, avec la même intensité. C'est un exercice aussi passionnant pour l'écrivain que pour le lecteur. Parmi les titres de lancement de la collection, la maison d'édition a choisi deux auteurs algériens installés en France : Salim Bachi avec Le Grand frère et Yasmina Khadra avec La Longue nuit d'un repenti. L'histoire de Salim Bachi se déroule en France, tandis que Yasmina Khadra a choisi l'Algérie comme cadre de sa fiction.Le grand frère porte sur un personnage issu de la banlieue de Paris avec sa population cosmopolite à dominante immigrée. Ce grand frère est en fait une sorte d'expert en histoire de l'art, incollable sur toutes les époques, érudit en toutes disciplines artistiques et capable de faire aimer les arts plastiques même à son petit camarade Rachid, le jeune paumé de banlieue. On les découvre arrivant au c'ur de Paris par le RER, comme s'ils allaient à un rendez-vous important. Le grand frère donne à ce moment précis des conseils vestimentaires au jeune Rachid qui n'en a cure. Mais il est traîné de force dans les toilettes d'un grand fast-food pour se mettre sur son trente et un. Le relookage, selon le grand frère, va leur éviter tous les tracas que subissent les jeunes de banlieue lorsqu'ils s'aventurent au c'ur de la cité : les regards méprisants ou méfiants des passants et surtout les interpellations éventuelles des forces de l'ordre. Rachid suit son ami, ignorant totalement le but de cette excursion parisienne. Ils finissent par arriver devant un immeuble cossu des grands boulevards. Le grand frère se fait passer pour le facteur et s'introduit dans un appartement huppé. La propriétaire est une vieille dame riche qui se retrouve ligotée en un tour de main. Le grand frère s'empare des objets précieux que recèle cet intérieur opulent. Sans état d'âme, ils suppriment la vieille dame et prennent en otage sa petite fille. La police aux trousses, les deux personnages se retrouvent dans un véritable road movie qui connaîtra un dénouement surprenant en Italie.Pour sa part, Yasmina Khadra dans La longue nuit d'un repenti revient dans cette courte histoire à sa thématique de prédilection (du moins aux débuts de sa carrière), qui concerne les années de terrorisme en Algérie. Le personnage central, Abou Seif, fait partie de ceux qui ont déposé les armes et ont fait acte de repentance après la promulgation de la loi sur la concorde civile. Mais ce retour à la vie civile ne se passe pas comme il l'avait souhaité ou imaginé. En effet, ses sommeils, loin de se transformer en repos du guerrier, deviennent vite atroces, habités par toutes sortes de spectres qui viennent lui rendre visite à différents moments de la nuit et lui rappeler son passé récent. Un passé bariolé de sang et peuplé de cadavres mutilés. Son univers onirique ressemble au chaos originel dans un cauchemar ininterrompu hanté par les victimes. Ces nuits d'épouvante lui donnent des sueurs froides et le font hurler jusqu'à réveiller toute la maisonnée, sinon le voisinage. Cet état de fait récurrent va finir par lui faire perdre la tête et la notion de temps. La désorganisation psychique qui s'est emparée de lui, le mène ineluctablement vers la folie. Les efforts et l'abnégation de sa femme, Nora, qui essaye de le calmer et de l'apaiser par des paroles consolatrices et douces, ne pourront le tirer de ce tourbillon infernal. Abou Seif, dans sa course effrénée vers la folie, refuse de se raconter et de se confier à sa femme. Sa situation s'aggrave et, arrivé à un point d'insoutenabilité, il va commettre l'irréparable.Ces deux histoires, qui se dévorent avec bonheur par la qualité de leur écriture et leur rythme soutenu, explorent les blessures de l'âme et les prédispositions de l'être humain à basculer dans la barbarie. Parfaitement à l'aise dans ce format court, Salim Bachi et Yasmina Khadra confirment qu'ils disposent d'une maîtrise de la narration qui peut enchanter même les lecteurs les plus exigeants. Salim Bachi, « Le Grand frère » et Yasmina Khadra, « La Longue nuit d'un repenti », Les Editions du Moteur, Paris, 2010.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Slimane Aït Sidhoum
Source : www.elwatan.com