En guise d’ode à un Sari parti sur la pointe des pieds
Il a fallu une rencontre tout à fait fortuite, ce vendredi matin, avec Mokhtar Allal, musicien d’andalou et animateur d’une émission à Radio El Bahia, dans son café, sous les arcades de la Rue Larbi Ben Mhidi, pour apprendre la disparition de Abdelatif Sari. Ce dernier est parti, il y a quelques mois, à l’insu de tout le monde. Y compris de moi-même qui l’avait fréquenté dans une relation où l’affection se mêlaient au respect, par-delà la différence d’âge. Honnête et digne jusqu’au bout des ongles, il aimait retrouver cela, dans la rareté, chez les autres. Il s’en allé sans que personne ne s’en rende compte parce qu’il ne voyait plus grand monde. Depuis longtemps, on ne lui rendait plus visite dabs son studio où il vivait seul avec son fils, perché dans un immeuble de la Place Hoche. Je faisais exception et, sans le dire explicitement, il souffrait de cet isolement social qu’il savait parfaitement dû à son dénuement matériel et (j’ajouterai sciemment) une jalousie à l’égard de ses origines prestigieuses, sa noblesse de cœur et d’esprit, son mépris de l’argent et de l’arrivisme, son dense itinéraire et son immense culture. C’était un homme debout et libre, comme son père et son grand-père. Abdelatif Sari est le fils de Cheikh Redouane et le petit-fils de Cheikh Larbi Ben Sari. Rien que cela! Le descendant de deux génies de la musique algérienne, eux-mêmes ancré dans l’histoire profonde de Tlemcen et, encore plus loin, dans l’héritage de l’Andalousie lointaine. Parallélisme des destins: son père est mort dans la solitude d’un studio à Rabat, après avoir terminé sa vie avec une maigre retraite de gardien de phare du port de cette ville. Lui-même a fini la sienne avec une misère retraite de l’université d’Oran. Car, durant des années, il avait gagné sa vie comme correcteur, notamment au CDSH où il avait été recruté par le sociologue Abdelkader Djeghloul, au début des années 80. Les nombreux universitaires qui fréquentaient ce haut lieu d’activité intellectuelle et culturelle se souviennent de lui. Ce que peu de gens savent, par contre, est qu’il a participé intimement, avec son nationalisme non exhibitionniste et ses compétences, à la direction de la Révolution algérienne. Ayant rejoint l’état-major d’Oujda, il fut un proche du colonel Boumediene et participa, entre autres, à la rédaction des propositions algériennes pour les accords d’Evian. A l’indépendance, estimant son devoir accompli et peu enclin à exiger des dividendes et avantages matériels pour son engagement, il partit en France où il poursuivit ses études universitaires. A son retour au pays et jusqu’à son décès, il ne fit aucune démarche pour faire reconnaître des droits dont la plupart de ses pairs ont bénéficié et, certains même, outrageusement. Abdelatif Sari pouvait vous parler, pendant des heures et dans une langue châtiée, de la ville et la société tlemcenienne, celle de son enfance, de l’époque de son grand-père et la jeunesse de son père qui s’était exilé tôt au Maroc. Il pouvait parler de la poésie d’inspiration andalouse et vous en chanter des extraits, avec une passion toute fraîche; de son père Redouane qu’il appelait, de temps à autre. Et, à ce propos, intransigeant comme il l’était, il se révoltait contre tous ces parvenus qui sollicitaient son père pour le faire revenir dans sa ville natale et se l’accaparer comme une conquête. «Ils veulent me ramener et me mettre dans une cage dorée, comme un rossignol», lui confia-t-il, un jour. Ce qui n’a pas empêché des enregistrements artisanaux, privés, de Cheikh Redouane d’être mis en vente sur le marché parallèle. Enfin, peut-être, tant mieux pour les mélomanes.
Brahim Hadj Slimane
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com