Faut-il définitivement se résigner à admettre que personne de ce côté de
la planète ne prend ses responsabilités vis-à-vis de notre environnement
naturel et que les lois de la République ne sont qu'un discours creux, tout
juste destiné à orner nos recueils de textes officiels ? Faut-il également se
faire à l'idée qu'il existe deux catégories de citoyens dans ce pays : ceux qui
sont investis du pouvoir de décision et ceux qui les regardent décider, avec
«profit» pour les uns et «perte» pour la grande majorité des autres…?
Tous les Algériens ou presque
connaissent soit de réputation, soit pour y être passé un jour, la région d'El-Kala, dans la wilaya d'El-Tarf,
frontalière avec la
Tunisie. Wilaya forestière dans sa majeure partie, cette
région se caractérise par l'existence d'un bijou de la nature : le Parc national
d'El-Kala. Imaginez des lacs, avec une lagune unique
dans la région méditerranéenne, des forêts de différents types dont certaines
ressemblent aux vieilles forêts d'Europe, tel qu'il n'en existe plus
actuellement, sauf en Pologne. Des plages sauvages, sans accès, où il n'y a pas
si longtemps pondaient des tortues marines, protégées par des dunes recouvertes
d'une végétation épaisse. Des milieux encore sauvages faits de rochers
impressionnants, avec lianes, cascades, grottes et bêtes sauvages qui y survivent,
quoique de plus en plus difficilement. Des oueds qui entretiennent une
végétation luxuriante, quasi tropicale, au milieu de vastes forêts de chênes-lièges.
Des forêts «galerie» qui sont des refuges pour des dizaines d'espèces d'oiseaux,
de mammifères, d'insectes et de plantes. Une réserve de biodiversité
impressionnante ; en quelque sorte notre coffre-fort de gènes pour les
générations futures. Là où elles puiseront pour trouver de nouvelles espèces
utiles pour se soigner, se nourrir ou tout simplement s'émerveiller.
Y a-t-il un risque de disparition
de ce patrimoine naturel ? Il y a de grandes chances que oui ! Aussi sûr qu'un
étang que l'on assèche pour arroser des pastèques ou un verger que l'on décape
au bulldozer pour y construire des barres d'immeubles HLM. Cela va disparaître,
tout simplement parce que chacun est préoccupé par des problèmes qui, dans
l'ordre des priorités nationales, sont considérés comme plus immédiats et plus
importants que la conservation d'une zone humide, d'une dune on d'une
population de cerfs. Et puisque tout le monde s'en fiche, hé bien on va en
profiter pour les mettre en valeur pour sortir du «sous- développement» ces
zones sauvages sans intérêt.
Et c'est là qu'intervient le
Décideur, le Wali, le Chef de daïra, le Maire, L'Adjoint-maire…etc.
C'est là que notre territoire national devient matière à POS, PDAU et autre PAI,
des plans utiles on n'en disconvient pas, à la condition cependant que
l'affectation du sol n'obéisse pas uniquement à des enjeux aux contours flous, mal
définis, peu documentés, non raisonnés. Le développement ce n'est pas
uniquement donner du terrain à bâtir. Ce n'est pas raser au bulldozer sans
préalable, sans discernement et en dépit de la loi, des maquis dunaires pour
permettre l'accès à une des rares plages vierges de Méditerranée.
C'est pourtant ce qui nous est
donné de constater souvent, trop souvent. Qu'on en juge. Le Lac Mellah, un
bijou de la nature, réserve intégrale par surcroît, c'est-à-dire bénéficiant
d'une protection légale et officielle, subit, par la grâce d'un PDAU, document
officiel celui-là aussi, la pire des menaces à moyen et à court termes qui se
peut : le mitage par l'urbanisation. Des autorisations d'édifier des maisons
sont accordées sans études de sol, ni d'impact sur le milieu, sans
assainissement, dans des zones inondables, faisant de cet écrin une vaste zone
éparse diffuse, sans limites qui ruine de fabuleux
paysages. En fait, tous les lacs de la région vont devenir progressivement, et
sûrement si on n'y met pas bon ordre, le réceptacle naturel des eaux usées de
milliers de ménages qui vont s'installer près des berges. Après nous avoir fait
avaler la couleuvre de l'autoroute Est-Ouest, qui
traverse, en s'en souvient, le Parc national de part en part ; on veut
récidiver en découpant dans le même sens ce malheureux Parc national par un
dédoublement de la RN
84A. Cette voie unique et pittoresque, qui était à l'origine une départementale
secondaire entre Annaba et El-Kala, le CW 109, s'est
vue propulsée au rang de route nationale à deux voies avant de devenir bientôt
une « bonne 4 voies ». Cette montée en « grade » s'est accompagnée de la
multiplication par un facteur 25 de la mortalité de la faune. Et pour cause, elle
traverse une des plus grandes zones sauvages du parc. En définitive le Parc
national sera à terme traversé dans une bande de moins de 10 km de large par 3 axes
routiers parallèles. L'autoroute Est-Ouest, la RN 44 et la RN 84A. Grosse performance en
matière d'aménagement d'une zone protégée ! Et ce n'est pas fini ! On s'attaque
aux dunes maintenant … La région peut se vanter de posséder les plus longues
plages d'Algérie bordées de dunes. Près de 25 km de plages dans un pays
montagneux c'est une performance géomorphologique ! 4 km sont localisées dans le
Parc national, dont 1 km
de plage vierge convoitée par les autorités locales, celles-là mêmes qui sont
chargées de sa protection. En dépit de la loi qui protège le littoral et du
statut de protection de ce site, les pouvoirs publics locaux se sont lancés, sans
projet clair, à l'assaut de ce dernier refuge de la nature dans notre pays. Une
valeur sûre pour l'avenir à cause de son exceptionnelle biodiversité marine et
terrestre. Pourquoi donc détruire ce kilomètre de plage vierge et les dunes qui
le protègent alors qu'on peut mettre en valeur des dizaines de kilomètres de
plage ailleurs et de moindre intérêt écologique.
Qui a décidé de déclarer la guerre
à ce milieu sauvage en dépit d'une réglementation qui l'interdit formellement ?
La loi «littoral» (décret 02-02 du 5 février 2002) dit clairement et sans
détours «qu'il est interdit de porter atteinte à l'état naturel du littoral qui
doit être protégé, utilisé et mis en valeur en fonction de sa vocation (article
9)…que l'occupation et l'utilisation des sols littoraux doivent préserver les
espaces terrestres et marins remarquables ou nécessaires au maintien des
équilibres naturels (article 10) … que sont interdites, les voies carrossables
nouvelles sur les dunes littorales, les cordons dunaires côtiers et les parties
supérieures des plages (article 16, alinéa 2). Et enfin, l'article 7 qui
stipule, sans ambages, que les activités balnéaires et les sports nautiques, le
camping et le caravaning, même à titre temporaire sont interdits au niveau des
zones protégées et des sites écologiques sensibles». Précisons une chose tout
de même, les spécialistes de l'environnement que nous sommes ne sont pas contre
le progrès, l'urbanisation, le développement, la promotion de l'homme, le
désenclavement des populations. Bien au contraire, les biologistes, naturalistes
ou autres écologues font tout simplement leur métier.
Ils observent, notent, recensent, publient
et ont le devoir moral d'alerter quand il le faut. Voilà c'est fait et on ne
pourra pas dire que nous ne savions pas.
*Université d'Annaba
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Pr Slim Benyacoub *
Source : www.lequotidien-oran.com