Réalisateur franco-tchadien ayant à son actif de nombreux longs métrages primés dans le monde, l'ancien ministre du Développement touristique, de la Culture et de l'Artisanat au Tchad était l'invité du Sila, où il est venu présenter son deuxième livre à succès, sorti chez Gallimard en France, intitulé «Les culs-reptiles». Autour du thème « Cinéma et festivals au service du cinéma en Afrique, il animera aussi une rencontre des plus captivantes au niveau du stand Esprit Panaf qui fut modérée par Ahmed Bejdaoui. Une journée riche qui s'achevera par la projection, en soirée, au niveau de l'Institut français de son film, sorti l'an dernier, au festival de Cannes, à savoir, «Lingui, les liens sacrés» où il prend cause pour les femmes. Un débat bien intéressant s'ensuivra notamment en présence de l'ambassadeur du Tchad en Algérie ainsi que l'ambassadeur de France. Un livre, un film et deux façons d'écrire le monde, viscéralement avec passion et détermination, où la réalité est souvent décrite ou décriée, observée et reconsidérée avec sagesse et poésie. Son auteur nous en parle ici...L'Expression: Cela fait quoi de retourner tout d'abord en Algérie après ces deux années de Covid et venir au Sila qui est pour nous le premier événement culturel le plus important du pays'
Mahamat-Salah Haroun: Je pense que c'est un des événements les plus importants en Afrique même. Je suis très content d'être à Alger parce que j'ai comme l'impression que c'est un pays où il y a des gens qui comprennent très bien mon travail. Je suis respecté, ici, pour le travail que je fais en tant qu'artiste. C'est une terre qui fait partie de ce que je considère comme une halte. Vous savez, quand on est nomade, on fait des haltes comme ça. Parce qu'il y a des points d'eau et Alger ressemble à une halte importante dans ce que je fais depuis quelques années. Une sorte d'ilot effectivement où les gens comprennent mon travail et l'aiment beaucoup. je suis donc très content de revenir ici. J'espère qu'on verra bientôt la fin du tunnel de ce cette pandémie. Mais il y a un autre tunnel qui est celui de la guerre qui menace un peu...C'est important d'être ici pour mes amis algériens. C'est important pour moi aussi de me faire une visibilité dans ce pays que je commence à aimer de plus en plus.Ce n'est que du bonheur...
Nous sommes algériens, mais aussi africains. Nous entretenons donc «des liens sacrés»...
Absolument. Les liens sacrés c'est ce qui a permis en fait, de soutenir la main et d'être ensemble. C'est important face à l'adversité, en tant que pays africains et en tant que continent d'être dans cet espace qu'est l'Algérie, car l'Algérie comme vous le savez, est importante historiquement pour toute l'Afrique. Etre reconnu et revenir souvent pour son travail, c'est quelque chose pour moi qui est honorifique et ça me touche beaucoup.
Vous revenez en Algérie avec un nouveau livre, «Les culs-reptiles» qui sont les gens qui tiennent les murs, les oisifs, l'équivalent chez nous des «hittistes»...
Ce sont les désoeuvrés, ce sont les gens qui sont laissés pour compte, les oubliés du système. Ce sont ces gens qui passent leur temps aussi assis dans la rue et qui médisent, qui protestent en silence, qui observent ce qui se passe. Ils ne sont pas d'accord avec ce qui se passe et ils se disent qu'un jour ou l'autre ça va changer. Ce sont des gens qui sont dans une utopie. Ils ne sont pas actifs. Ils sont passifs, mais en réalité ils nourrissent de grandes ambitions. Ils pensent qu'un jour ou l'autre, cette kermesse-là, va cesser et il y aura quelque chose de beaucoup plus juste et qu'ils trouveront eux aussi leur place parce qu'ils sont des gens qui sont un peu déplacés en quelque sorte. Ils ne sont pas dans le système. Ils sont en dehors, exclus, marginalisés, ils rêvent qu'un jour ou l'autre, arrivera en fait, quelque chose de beaucoup plus juste et que tout ce qui est inique disparaîtra. Ce sont des rêveurs. Au Tchad, il y en a comme ça beaucoup qui tiennent les murs...
Un d'entre eux, rêveur de son état, accepte de façon absurde- bien qu'il se remette en question plus tard-de représenter son pays aux Jeux olympiques dans la section natation, alors qu'il ne sache pas nager...
Il ne sait pas nager effectivement. Au début, il ne fait pas partie des culs-reptiles.Il ne les aime pas du tout. Il bouge, il essaye de trouver du travail. Il a raté son bac trois fois. Il essaye de trouver du travail et quand on lui annonce qu'il y a la Fédération nationale de natation qui cherche des nageurs, il se présente, en se disant que c'est un travail comme un autre. Il y va naïvement de manière très candide. Mais très vite, il se rend compte que c'est un mensonge car on lui fabrique un personnage, une nouvelle identité, une biographie fictionnelle. Là, il se rebiffe et il ne veut plus le faire. Le système arrête sa fiancée et là, il est obligé de se soumettre. Il est obligé d'aller jusqu'au bout de ce qu'il a entamé car tout simplement, il se dit qu'il faut libérer la femme qu'il aime.
Pourquoi ne pas avoir fait de cette fiction un film à la place d'un roman'
Je voulais avoir un ton avec la sonorité des mots. Je voulais entrer dans une forme de poésie en travaillant les mots. Je ne l'ai pas vraiment pensé comme film. Tout de suite, l'idée m'est venue d'en faire un roman.Car je trouvais ça très extraordinaire et ça laissait place aussi à différentes interprétations en oubliant les images. Ces dernières, réduisent à un moment donné la possibilité d' interpréter. Je voulais aller au-delà de ça. Atteindre une certaine poésie de l'absurde, c'est ce que j'ai tenté de faire.
Ça a eu lieu au Tchad, mais ça aurait pu avoir lieu dans n'importe quel autre pays en Afrique ou ailleurs...
Absolument. Le roman se passe dans un pays où il y a la mer, alors qu'au Tchad il n' y a pas la mer. Donc, en effet, ça peut se passer n'importe où. C'est l'universalité de cette histoire-là. Le personnage central est un perdant magnifique et ça peut parler à beaucoup d'entre nous, en Afrique et pas seulement.
En France, où le roman a été publié, le livre a eu un beau succès. Apres trois semaines, tout le tirage a été épuisé et il a fallu faire un second tirage. Ça parle aux gens parce que ça parle de ce désir qu'on a tous, à un moment donné, de s'accomplir, face à des situations qui nous dépassent. Le personnage principal est quelqu'un qui est manipulé par un pouvoir qui essaye de l'utiliser en quelque sorte, pour sa propre gloire. C'est aussi l'histoire d'un révolté. À son niveau, c'est l'histoire d'un révolté. Ce livre, je l'ai voulu comme un conte moderne, une sorte de conte voltairien. Dés lors, ça parle à tout le monde.
Vous dénoncez souvent dans vos films la corruption, les travers de nos sociétés en Afrique que vous remettez en question et, notamment ici dans votre film «Lingui, les liens sacrés» où vous abordez les thèmes de l'excision des filles et l'avortement..On peut dire que votre cinéma est bien engagé..Vous l'êtes même...
Je pense qu'on ne peut pas être insensible envers des choses, à cette injustice que vivent de nombreuses femmes. Je viens d'une femme. Humblement, je pense à ma mère. Je pense aussi à ma grand-mère qui m'a élevé...C'était une femme de caractère. J'en ai parlé dans mon premier roman. C'est une femme qui a divorcé de mon grand-père dans les années 1940, qui a pris son fils, mon père donc, a pris un cheval et elle est partié. Ils l'ont rattrapée. Ils lui ont arraché mon père.Elle est partie et ne s'est jamais remariée. Elle n'eut jamais d'autre enfant que mon père.
Un jour, alors enfant, le marabout de l'école coranique m'a fouetté. Je pleurais. Je suis parti immédiatement chez elle. Elle est revenue et a fait tout un scandale. Elle était déjà connue pour être belliqueuse. À partir de ce moment- là, ils se sont passés le mot et ils se sont dits: le petit Haroun, il ne faut pas le toucher. C'est à cette femme-là, à qui j'ai pensé en fait, quand j'ai commencé à faire le film. J'ai appris beaucoup auprès d'elle. Elle m'a appris à cuisiner et à balayer la cour. Elle me disait: «est-ce que tu trouves normal, parce que tu es un homme tu ne balayes pas la cour alors que ta mère doit tout le temps se coltiner ce travail'». Ce sont des choses comme ça qui sont restées et sont remontées à la surface quand je me suis dit qu'il fallait faire ce film. C'est donc un hommage à ma grand-mère qui s'apelle Keltoum. Aussi, on ne peut pas en tant qu'artiste être insensible à la souffrance de la majorité. On vit dans la société et on voit que la majorité tire le diable par la queue. Si on est quelque part porte-parole de cette société, là, on ne peut pas fermer les yeux face à ce qui se passe, à moins d'être complètement apathique.
On est des êtres sensibles comme tout le monde, mais avec une sensibilité un peu exacerbée et on se retrouve engagé malgré soi en fait. On est engagé parce qu'il y a tout simplement des injustices et qu'on ne peut pas taire. Dans un pays comme le Tchad, où il n' y a pas beaucoup de cinéastes, on se retrouve malgré soi, comme porte- parole et non pas obligé, mais en devoir de parler de ce qui constitue un frein pour une très grande partie de la population c'est-à-dire les femmes, alors qu'on sait très bien que ce sont elles qui tiennent la maison, qui s'occupent de l'éducation, qui cuisinent etc. C'est un hommage que j'ai voulu rendre à toutes ces femmes.
Enfin, un mot si c'est possible sur votre prochain film'
Quand on se veut être comme un artisan à l'instar d'un cordonnier, par exemple, ce dernier, il ne s'arrête pas de travailler par ce qu'il a fabriqué une paire de chaussures, oui j'ai donc un autre projet mais je n'en parle pas, car je suis un peu superstitieux. Il est assez avancé au niveau de l'écriture. J'espère tourner l'année prochaine et retourner à Alger dans deux ans avec ce nouveau film. Je peux juste vous dire que ça sera un film fantastique.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : O HIND
Source : www.lexpressiondz.com