Rappel. Du 4 au 10 octobre 88, une partie de la jeunesse algéroise –après
celle d'autres villes de l'intérieur- s'est mise en émeute. Comme élément
avancé pour apprécier la situation explosive: la conjoncture économique et les
revendications sociales et culturelles des grandes agglomérations étouffantes.
Entre ce qui est exprimé et les non-dits figurent le népotisme et la
corruption à combattre, la nomenklatura à mettre hors jeu avec sa “tchi-tchi”.
L'affrontement entre manifestants et forces de l'ordre a révélé la fracture
entre les exclus du circuit scolaire et de l'emploi et les défenseurs d'un
système bâti sur l'octroi de privilèges aux “âmes bien nées”.
D'évidence, la presse dite
nationale ne pouvait que colporter l'opinion d'un régime pourtant honni alors
que, comme à l'accoutumée, celle étrangère ne pouvait que chercher à exacerber
le moindre fait et geste ayant lieu en Algérie. Après l'affrontement sanglant,
l'expectative et les tergiversations du pouvoir hésitant qui, par la voix de
son président, chercha à tempérer la situation en un discours télévisé où il
fut question de “démocratisation” de la vie publique.
A titre de rappel, quelques
titres de journaux à l'effet de mesurer les appréciations de cet “événement”.
Ainsi, pour “El Moudjahid” : “Halte au vandalisme” (6/10/88) et “Appel au calme
du commandement militaire” (7/10/88). Pour “Le Figaro” : “Algérie : les
émeutiers massacrés” (10/10/88); pour “Jeune Afrique” : “Algérie : révolte sans
lendemain ou début d'un grand changement” (19/10/88); pour “Libération” : “La
bataille d'Alger” (10/10/88) et “L'Algérie à feu et à sang” (10/10/88)...
A lire de plus près ces différents journaux (choix non exhaustif), on
relève que “El Moudjahid” énumère les “données objectives” de ces émeutes :
crise économique mondiale, dévaluation du dollar, chute des revenus pétroliers,
sécheresse (6/10/88). A aucun moment, les analystes du journal –attitrés il est
vrai à d'autres tâches- ne font référence aux tares du régime, encore moins aux
hommes qui nous gouvernent. Mais, faut-il s'en étonner ?
Autre exemple du même journal qui publie le communiqué N°1 du
commandement militaire chargé de gérer la situation. Ce dernier, évoquant des
“mouvements de foule” à l'origine “d'actes de vandalisme”, parle de “jeunes
manipulés par les ennemis du peuple algérien et de la révolution”. Comme langue
de bois, on ne fait pas mieux. De même, il évoque “les horreurs concrètes de la
destruction, du vandalisme, du pillage systématique”, ajoutant que “les
sinistres cerveaux qui ont à ce point suborné cette frange de la jeunesse
auront fait la preuve d'une haine de ce pays et de sa jeunesse à l'égal de l'ampleur
des intérêts qu'ils ont à défendre” !
Qui seraient donc ces “sinistres cerveaux” ?
Quant à “Algérie actualité”, pourtant réputé moins dogmatique (illusion
?), il évoque un “activisme ouvriériste”, des “aventuriers sans foi... renégats
à leur pays”; l'objectif de ceux-ci seraient (auraient été) de “tout mettre en
oeuvre pour saborder le processus des réformes”. Là aussi, açabya oblige, les
citoyens algériens ne connaîtront pas ces “aventuriers” et ces “renégats”, ou
peu.
Evidemment, la presse française parle différemment de cet “événement”.
Ainsi, “Le Monde” se révèle plutôt prolixe sur la présence des forces de
l'ordre dans les quartiers résidentiels (“gendarmes et militaires en armes en
position aux points de passage obligés”), des blindés aux carrefours
stratégiques, des commandos parachutistes et des hélicoptères militaires. De
même, il évoque la “cohabitation conflictuelle qui révèle le caractère non
monolithique du pouvoir” (8/10/88). “Le gouvernement algérien mise sur
l'annonce de réformes pour favoriser l'apaisement”, peut-on lire dans le même
journal (12/10/88).
Quoi qu'il en soit, dans son discours télévisé du 10 octobre 88, Chadli
Bendjedid parle d' “actes de vandalisme et de sabotage à l'encontre des
institutions économiques, administratives, sociales et celles qui symbolisent
l'Etat”. Aussi, conclut-il: “Sur la base de la Constitution, j'ai
personnellement pris les mesures nécessaires pour préserver le pays, la
révolution et la nation”. Sa conviction est “qu'il est temps d'introduire les
réformes nécessaires dans le domaine politique”.
Notons donc “les mesures nécessaires” et “les réformes nécessaires”...
Ainsi, gouverner n'est plus l'art de prévoir (la chute des revenus pétroliers,
par exemple), c'est devenu pour le pouvoir un moyen de naviguer à vue et ne
prendre des mesures –voire envisager des “réformes”- que lorsqu'elles
deviennent “nécessaires”.
Et encore ! En effet, les
réformes politiques –qui auraient été les bienvenues, sans effusion de sang et
au moment où le pays vivait une certaine stabilité politique et une relative
aisance financière- maintenaient pour l'essentiel le système du parti unique,
mais prévoyaient théoriquement la “liberté” de candidature aux élections
locales et législatives et “la suppression de la tutelle pour les organisations
de masse et professionnelles”. En revanche, pour les promoteurs de ces
réformes, “il n'est en aucun cas possible d'établir le multipartisme avec des
milieux qui visent le pouvoir et l'obtention de privilèges dans le cadre d'une
démocratie de façade, alimentée par des surenchères démagogiques”.
Voilà, il fallait passer par la
torture physique (après celle morale, de longues années) –l'asphyxie par l'eau,
les brûlures par l'électricité, les ongles arrachés, les matraquages par
instruments contendants, les violences sexuelles (sodomisation par instruments
: bouteilles ou manches de pioches), les tessons de bouteilles sur lesquels il
faut ramper- (Cf. à ce sujet “Octobre” de Abed Charef, Editions Laphomic,
Alger, 1990) pour que le pouvoir donne l'illusion aux citoyens algériens qu'il
se séparait de deux de ses serviteurs : Cherif Messâadia, responsable du
secrétariat permanent du comité central du FLN et Lakhal Ayat, responsable de
la police politique, qu'il nommait un nouveau gouvernement dirigé par Kasdi
Merbah (ancien responsable de cette même police politique et dont on dit qu'il
a été sans doute l'appui de poids ayant permis la désignation de Chadli
Bendjedid à la présidence de la République), qu'il organisait un référendum le
3 novembre 1988 à l'effet d'approuver ces réformes (92,27 % des suffrages
exprimés. 92,27 % !) et que le 6ème Congrès du FLN désignait Bendjedid comme
candidat unique à la magistrature suprême.
Décidément, le système était loin
d'être à l'agonie.
Tenants et aboutissants d'octobre 88 Deux thèses se font face en vue
d'expliquer l'avènement d'Octobre 88. Afin d'en dégager les implications –mais
aussi de désigner les responsables de cette situation-, force est de mettre en
lumière celles-ci et de les soumettre à débat et à critique.
La première thèse parle de
manipulation du régime en place. Autrement dit, octobre serait le résultat
–voire la mise en scène- des acteurs du système politique algérien. La seconde
thèse pense qu'il s'agit d'une insurrection populaire.
S'agissant de la première
opinion, on peut, en toute vraisemblance, parler du soulèvement d'une partie du
régime contre l'autre, tant il est vrai que chez nous, les catégories
politiques connues dans les pays occidentaux –droite/gauche- et celles de la philosophie
politique des ex-pays de l'Est –lutte des classes et dictature du prolétariat-
n'ont pas cours. En tous les cas, ces catégories sont occultées par la présence
de clans qui se disputent le pouvoir, chacun faisant appel à sa clientèle.
Les politologues et les constitutionnalistes peuvent interpréter octobre
88 comme une tentative de coup d'Etat. Ainsi, M'Hamed Boukhobza pense qu'il
s'agit “d'une manipulation, mais que cette dernière est intervenue à un moment
de crise de la société...” Il pense également qu'octobre aura permis au pouvoir
de commencer à se poser les bonnes questions sur l'Etat, sur sa légitimité, sur
ses rapports à la société... Deuxième élément important, octobre a montré la
fragilité du pays en tant qu'Etat, que Nation, que devenir.
S'agissant de la seconde opinion,
elle renferme sans doute également une partie de la vérité. En effet, il n'est
que d'évoquer les sévices multiples supportés par les Algériens : chômage,
inflation, problèmes du logement, de la santé, du système éducatif; érosion du
pouvoir d'achat; pénuries en tout genre... Ainsi, “l'ennemi, c'est aussi la
villa cossue, la limousine rutilante, les bourgeois crâneurs”. En ce sens,
“Octobre a été conçu et appliqué comme une transition violente d'un système
bureaucratique et autoritaire parvenu au terme de ses possibilités vers un
autre, fondamentalement différent”.
Général major en retraite et ancien ministre de la Défense nationale,
Khalèd Nezzar pense que : “Contrairement aux idées répandues, le 5 octobre ne
fut ni un événement spontané, ni une recherche de liberté et de démocratie.
Malgré l'absence d'une enquête officielle vainement demandée, nous pouvons
affirmer qu'à l'origine, il ne s'agissait que de contestations publiques
fomentées en prévision du congrès du FLN, dans l'espoir de conforter certaines
tendances. La manifestation, échappant à ses artisans, ne manqua pas d'être
chevauchée par toute une cohorte de forces de toutes obédiences” (“El Watan” du
15 mai 1996).
En toute vraisemblance, d'une
part, le pouvoir en place s'offre en spectacle : un clan veut chasser l'autre,
à défaut d'accord à travers les appareils d'Etat, du FLN et de l'Armée; d'autre
part, l'Algérien a trouvé là l'occasion pour dire non, fut-ce d'une manière
diffuse, à toutes les politiques connues par le pays et soldées par des échecs
successifs, à son détriment.
En tout état de cause, des signes
avant-coureurs avaient annoncé octobre : incarcérations arbitraires, grèves des
travailleurs, soulèvements dans d'autres villes, autre qu'Alger. Devant ces
coups de boutoir, le pouvoir s'est doté d'une nouvelle ligne politique : du
“socialisme spécifique” –ayant montré ses limites- aux réformes économiques
–libéralisme “spécifique” ?-. Ces réformes s'articulent, selon ses promoteurs,
autour de deux pôles : au plan économique, c'est la “restructuration” des
entreprises publiques en vue d'aboutir à leur autonomie. Au plan politique, le
système du parti unique continua d'être en vogue.
Enfin, pour mémoire, le fait
saillant qui interpelle la mémoire, c'est la férocité avec laquelle certains
Algériens armés ont tiré sur d'autres Algériens, armés il est vrai de leur
colère juvénile. Celle-ci, attisée par de longues frustrations, a abouti à une
tentative de démantèlement de certains symboles du régime en place et des
signes arrogants de richesse de la nomenklatura.
Le multipartisme tel qu'il est né et la situation socio-économique dégradée
sont à coup sûr les axes s'offrant à l'analyse. Ils doivent faire l'objet, à
chaque fois que de besoin, d'un bilan sans complaisance, ni concessions pour
verser à l'actif d'octobre ce qui doit l'être, traduire en justice les
zélateurs de l'ordre inique en Algérie et oeuvrer à la mise en place d'une
pensée politique algérienne expurgée de toute tentative de récupération du sang
versé depuis octobre 1988.
Par ailleurs, au moment où se
déroulaient des événements graves de conséquences (en Algérie) pour les tenants
des “réformes” en matière économique, environ deux millions de citoyens
algériens ont probablement vécu leur exil avec plus de morosité, d'autant que,
au moment où Pinochet s'est vu infliger un “NO” d'une majorité de Chiliens, il
est à se demander si les dirigeants d'Alger - pernicieux et corrompus à souhait
jusqu'à la moelle – vont enfin tirer la leçon. Ce ne sont, au fond, que de
“mauvais élèves” comme aurait dit le général Giap.
Oseront-ils procéder à un plébiscite “propre et honnête” pour mesurer
leur audience, non plus à l'applaudimètre ou à l'audimat d'une presse (écrite
et télévisée) aseptisée -, mais au pouvoir des urnes, les pieds des Algériens
ayant appris à voter depuis 1980. Le “NO” d'une jeunesse, en 1988, n'exprime
pas seulement le refus d'une quelconque “nomenklatura”, il est la traduction du
refus d'un système qui les a exclu de l'arène où se décide leur sort.
Le régime a incontestablement
réussi à se discréditer d'une façon durable et définitive. Au fort du drame qui
ne cesse de frapper de plein fouet les citoyens algériens (auxquels il ne
reste, par moments, que la rue pour exprimer le mécontentement à l'égard d'un
régime politique qui les a souvent opprimé et d'un système économique qui les a
tenu en mépris), la presse officielle de l'époque a trouvé le moyen par un tour
de passe-passe qui lui est familier de justifier, à priori et à posteriori,
l'incapacité chronique d'un gouvernement aux abois. Aussi, parle t-elle de “900
personnes arrêtées en flagrant délit de pillage et vandalisme”, exhibant en
pleine page des photos avec ce titre : “Scènes de vandalisme”.
Or, à moins d'être frappé de
cécité journalistique, force est de constater que si scènes de vandalisme il y
a eu et s'il y avait des personnes à arrêter pour flagrant délit de pillage de
l'Etat et de vandalisme, il faut se tourner vers les caciques du pouvoir tenus
en laisse par une direction de l'armée qui a continué de s'appeler “conseil de
la révolution” (et ensuite membres du bureau politique du FLN), divisés quant à
la ligne à suivre en vue d'une meilleure distribution de la rente provenant des
hydrocarbures. Cela, les rédacteurs d'une presse qui était également au service
exclusif du régime désormais dans le box des accusés, le savaient, en toute
vraisemblance, mais n'osaient le dire.
Autres cieux, autre cynisme. La très officielle organisation “Amicale des
Algériens en France”, par la voix autorisée de son chef d'alors a eu à
qualifier les “événements d'octobre 88” de “chahut de gamins” qui a dégénéré.
Ce mouvement est sans racine et sans lendemain et ne peut avoir aucune
conséquence”. Sur une chaîne française –l'ex 5-, il a cru devoir affirmer,
d'une manière péremptoire, digne des bourreaux-crates ayant dévoyé le FLN
historique : “Chadli est le seul président a avoir été installé au pouvoir par
la voie de l'élection” ! Elections, le ridicule ne tuant pas, qui font état de
95% de voix au candidat unique à la présidence de la République, désigné par un
collège de techno-bureaucrates militaires et civils confondus, représenté par
de pseudo-tendances au sein du FLN devenu le lieu de règlement de comptes
étranger aux “délégués élus” du peuple, après avoir assumé le rôle d' “oiseau
fabuleux de la mythologie politique algérienne”.
Octobre 88 a, tout de même, sonné le glas d'un système défini comme le
monopole du pouvoir par une élite de gérontocrates. Celle-ci a privatisé le
politique pour le réduire à l'état de propriété de clans qui se le disputent à
travers le clientélisme, les prébendes, le népotisme, le parasitisme et autres
“ismes” si fort joliment dénoncés par la charte nationale.
Les “événements” d'octobre ont fait avancer l'Algérie vers une certaine
voie de démonopolisation de la vie publique et, par ricochet, de
réappropriation du politique par la société civile anesthésiée jusqu'alors par
la peur. Faut-il rappeler que Novembre 54 a été l'oeuvre d'une poignée d'hommes
déterminés à en finir avec le colonialisme?
Ces “événements” ont, d'une certaine manière, fait replier l'Algérie sur
elle-même en ce sens que les dirigeants algériens, après un certain
réaménagement du pouvoir, ont essayé de revenir à la normale par tous les
moyens. Le tout était de savoir s'il s'agissait d'une normalisation sournoise
ou d'un passage vers la démocratisation de la vie politique où la société
civile aurait la possibilité de participer aux affaires de l'Etat, à travers
des représentants élus.
* Avocat-Auteur Algérien (Extrait d'un ouvrage inédit « L'Algérie à
l'épreuve de la démocratie »)
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ammar KOROGHLI *
Source : www.lequotidien-oran.com