Le doyen des cinéastes burkinabés, Idrissa Ouédraogo, était présent au 23e Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Il a participé à un débat sur «Les politiques publiques et le cinéma en Afrique». Il livre à El Watan Week-end ses réflexions sur la question et sur l'état actuel du 7e art en Afrique.
-Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision (Fespaco) a reposé une nouvelle fois la question du soutien des Etats au cinéma en Afrique. Un débat sans fin '
Oui, cette question se pose toujours avec plus d'acuité avec l'augmentation du nombre de créateurs. Des créateurs qui n'arrivent pas à s'exprimer. Or, c'est dans la diversité qu'on retrouve la qualité de l'expression. Quand on prend individuellement les créateurs, l'Afrique a produit de grandes choses. Mais on n'arrive toujours pas à le faire d'une manière collective. Pour une fois, les politiques ont été plus loin que nous. Ils ont créé des espaces régionaux économiques et sociaux. Les institutions existent, il faut les façonner avec les politiques culturelles. Cela est possible dans les Etats riches du continent. Que les priorités soient mesurées. Si la population linguistique est grande dans les pays des créateurs, les possibilités sont plus importantes. L'un des piliers de la culture est la langue.
Le marché est, par exemple, plus grand en Afrique de l'Ouest avec des pays qui partagent la même langue. Les politiques économiques et sociales sont là. Il suffit de se battre pour que la culture soit prise en compte, le cinéma avec. Il en est de même en Afrique du Nord, où le marché est extraordinaire. En dehors de la langue, les pays peuvent faire ensemble une politique culturelle. Nous, en tant que créateurs, n'avons pas su nous intégrer dans ces vastes espaces régionaux. Plus les espaces sont forts, plus il sera possible d'avoir une fédération panafricaine des cinéastes plus forte. Elle doit s'appuyer sur les fédérations régionales, pas sur les associations nationales, comme cela a existé jusqu'à maintenant. Les cinéastes veulent aller plus loin que les politiques, créer ensemble, faire bouger les lignes. Cela est notamment valable au Maghreb. L'Algérie et le Maroc peuvent faire de merveilleuses choses. La culture dépasse les conflits et les clivages.
-Vous avez dit que 80% des financements du cinéma africain viennent de l'extérieur...
Ce n'est que dernièrement que l'Algérie a commencé à financer des films. Les cinéastes cherchaient les financements ailleurs. L'Algérie a toujours été un pays révolutionnaire dans ce domaine. Ce n'est pas par hasard que Chroniques des années de braises de Mohamed Lakhdar Hamina a décroché la Plame d'or à Cannes dans les années 1970.
-Vous aussi vous avez été à Cannes !
Le problème est que nous avons produit nos films à partir des richesses de l'Europe. L'Algérie, un grand pays de cinéma, a adopté une politique nationale en la matière. C'est un pays qui possède les moyens pour cela. Je suis content de voir plusieurs films algériens en compétition au Fespaco. Les Algériens veulent aujourd'hui produire leurs films avec leurs richesses. En Algérie, il existe un fonds pour le cinéma. C'est cela qui va donner l'indépendance et la liberté. Les peuples africains ont été colonisés par le passé. Comment des gens, qui pensaient que nos cultures et nos traditions n'existaient pas, vont-ils nous donner de l'argent pour produire nos films ' C'est difficile. Ils veulent modeler notre façon de voir le monde. C'est dramatique ! Plus on prend de l'âge, plus on peut résister. Mais les jeunes sont preneurs, ils veulent réaliser des films... Il y a l'arrivée de la nouvelle technologie également. On ne peut rien contre la science et la technique. Mais la manière brutale avec laquelle l'image africaine est entrée dans la technologie est inquiétante. Il n'y a pas eu de préparation, sans même connaître les nouveaux outils. On ne produit plus de films en réalité, il n'y a rien derrière. Cela a beaucoup diminué du cinéma africain.
-Mais la nouvelle technologie peut être une chance également'
C'est une chance que si vous vous l'appropriez. Il faut de la formation pour cela. Ce n'est pas parce qu'il y a des stylos que tout le monde est journaliste, des caméras que tout le monde est cinéaste. Le cinéma, c'est de la technique et de l'art. Et la technique, ça s'acquiert. Il y a des lois. C'est un marché, une industrie.
-Des cinéastes plaident pour moins d'intervention directe de l'Etat. Qu'en pensez-vous '
Sans les pouvoirs publics, on ne peut pas s'en sortir. Nous avons besoin de lois, d'encadrement juridique et économique de l'activité cinématographique. Après, on est assez grand pour s'y engouffrer. Mais un Etat s'organise. Et les gens de la politique doivent mieux considérer le corps des artistes et des gens de la culture. Nous n'avons, certes, pas les mêmes priorités, mais il faut un minimum de respect.
-Selon vous, les films africains n'arrivent pas aux publics. Pourquoi '
Les films n'arrivent pas aux villages africains, alors qu'un public existe en Europe. Nous ne sommes pas compétitifs. C'est pour cela qu'il faut améliorer la formation et les moyens de production. Aujourd'hui, si on veut être sincère, on peut dire que la télévision est plus proche des populations que le cinéma. Alors faisons des produits culturels qui arrivent aux gens. Il faut également trouver les moyens pour que la télévision finance le cinéma. En Europe, il y a les coupures publicitaires. En Afrique, on peut obliger les opérateurs de téléphonie mobile à payer une taxe pour alimenter les fonds de soutien à la production cinématographique. L'Etat peut tout faire ! Grâce aux Chinois, les DVD sont vendus en Afrique à bas prix, même pas à 10 000 FCFA ! Les DVD et VCD sont accessibles à tous. Il y a aussi internet et les téléphones portables. Il faut s'y préparer. Car on va nous dominer avec cela encore plus. Nous serons réduits à de simples consommateurs. La situation va s'aggraver. Les Etats africains doivent se préparer pour prendre le train en même temps que les autres.
-Et comment concilier tout cela, la télévision, les nouvelles technologies '
Le cinéma se tiendra toujours. Et le tri se fera toujours. Il y aura de grands films africains, ça ne peut pas mourir. Mais il n'y aura pas 1000 cinéastes africains qui feront des films. Parce qu'il n'y a pas de place pour 1000 personnes (...). Il faut faire des coproductions cinématographiques interafricaines. Mais il faut faire attention aussi. Car coproduire, c'est être de force égale, tu donnes, je donne. C'est difficile de trouver un équilibre dans le cas contraire. C'est pour cela que les coproductions au Sud ne marchent pas bien. Les cinéastes africains sont dans des urgences de survie de créativité. On rêve à des choses simples. C'est grave là aussi, car le rêve ne doit pas avoir de limites financières.
-Et où en est Idrissa Ouédraogo dans tout cela '
Je vais revenir. Je suis en train d'écrire. Vous êtes obligé de réfléchir au comment faire un film. Vous ne rêvez plus, vous ne pensez plus. Si on va demander de l'argent en Europe, on va adopter leurs critères. Les formes de raconter une histoire ne sont pas les mêmes d'un continent à un autre, d'une culture à une autre. La technique est la même, universelle. S'il y avait des recettes de scénario pour qu'un film soit bon, tous les films européens le seraient. Il n'y a pas de recette. Les Brésiliens font de bons films avec rien du tout. Ils ont la technique et la culture du cinéma. Quand on a des gens bien formés, on peut faire ce qu'on veut après. Il reste à améliorer des choses en Afrique, comme les transports. Aujourd'hui, il est plus difficile d'aller à Alger qu'à Paris. Ce n'est qu'un exemple. C'est le rôle de l'Union africaine de se pencher sur ces questions.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Fayçal Métaoui
Source : www.elwatan.com