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"Nous ne sommes pas dans une transition démographique"



Les logiques de rattrapage post-conflits armés, la faiblesse et la baisse de l'emploi féminin, et l'absence de campagnes sur la planification familiale ont joué un rôle sur la reprise de la fécondité ces dernières années, selon notre interlocutrice."Liberté : L'ONS établit annuellement des statistiques sur la population sur la base des registres de l'état civil. Ces données sont-elles suffisantes pour comprendre l'évolution démographique '
Fatma Oussedik : Une population est composée d'êtres humains qui se projettent depuis ce qu'ils sont. Il faut tenir compte du fait que les Algériennes et les Algériens ont beaucoup changé durant la seconde partie du XXe siècle en particulier. L'acte de donner la vie n'est pas seulement un acte statistique, il est le fruit de stratégies individuelles et collectives de cette population.
En démographie, on accorde une certaine importance à ce qui se déroule entre deux naissances. Ce sont les pratiques, les comportements des individus qui expliquent le résultat qu'est une naissance vivante. En Algérie, on peut observer, par exemple, que, dès la première année de mariage, la jeune épouse doit faire la preuve de sa capacité à enfanter. De même qu'une femme qui n'a que des filles tient à procréer jusqu'à la venue d'un garçon susceptible d'assurer à sa mère et à ses s?urs un accès à l'héritage.
Il y a trop d'exemples de femmes placées en situation précaire lors d'un divorce ou d'un veuvage pour que ce calcul soit absent. De même, l'urbanisation, la scolarisation massive des femmes, notamment, ont pesé sur le recul de l'âge au mariage. Mais aussi les logiques de rattrapage post-conflits armés, la faiblesse et la baisse de l'emploi féminin ont aussi joué un rôle sur la reprise de la fécondité ces dernières années. Il y a aussi d'autres réalités qui apparaissent, bien que marginales, tels le célibat définitif ou le refus d'avoir des enfants dans un contexte angoissant.
Je ne ferai pas référence à la crise du logement car, comme la majorité des sociologues urbains, je considère qu'il existe surtout une crise de la distribution du logement. Mais il existe aussi de nouvelles fortunes, importantes, qui se projettent dans un modèle de référence de la grande famille verticale : installée dans une maison-immeuble où chaque enfant marié dispose d'un étage. La polygamie existe, elle est un facteur de fécondité intense. Toutes ces situations sont présentes en Algérie. Mais aussi des personnes âgées voient leur descendance quitter le pays définitivement, leur destin est ailleurs...
L'Algérie enregistre, depuis quelques années, une explosion des naissances. Comment expliquez-vous le phénomène '
Vous faites référence à des taux moyens, alors que, comme j'ai essayé de le dire précédemment, il existe aujourd'hui des situations contrastées. On ne peut développer la même analyse concernant la natalité dans une famille de commerçants à Alger, avec ce que cela suppose comme moyens matériels et de références idéologiques, et un jeune chômeur qualifié dans une ville sinistrée.
On offre à présent à la population le recours de la subvention après avoir fait disparaître le travail. De même, une jeune femme disposant d'un emploi, d'un appartement, qui voyage et a un accès aux médias et à la culture aura un comportement de procréationtrès distinctif de celui de l'épouse du commerçant.
Aujourd'hui, il existe moins de différences dans les comportements de procréation entre les habitants des zones rurales et urbaines qu'entre des familles, habitant parfois la même ville, appartenant à des catégories sociales différentes. Mais surtout il faut retenir que la société est traversée par des courants idéologiques divers, qu'elle comprend des catégories sociales diverses.
Ces contradictions, comme l'indique l'état de la pyramide des âges en Algérie, montrent que la population active diminue et qu'elle doit prendre en charge un nombre croissant de personnes âgées, du fait de l'allongement de l'espérance de vie, et un plus grand nombre de jeunes inactifs, du fait de la hausse du taux de natalité. Seules des enquêtes fines permettront de dégager une politique de population qui tienne compte des mutations vécues par les Algériennes et les Algériens. Pour cela, il faudrait que la recherche en sciences sociales acquière un statut dans notre pays.
La taille de la population avoisine les 44,3 millions d'habitants au 1er juillet 2020. Constitue-t-elle un moteur ou un frein au développement socioéconomique '
La croissance démographique est une donnée de contexte, en Algérie comme dans tout autre pays. Si nous interrogeons ce contexte, deux constats s'imposent : notre pays est immense (2 381 741 km2). La population vit sur une petite portion de son territoire. Elle est concentrée à moins de 250 km du littoral méditerranéen. Au-delà, au sud du pays, la population se fait rare. Il y a un réel problème d'aménagement du territoire.
On a souvent parlé d'Algérie "utile" en parlant du Nord. Or, si on observe le poids des revenus des ressources énergétiques situées au Sud, le poids des denrées alimentaires à présent cultivées au Sud, on est en droit de s'interroger : pourquoi l'essentiel des équipements est-il implanté au Nord ' Le second constat est l'absence d'une stratégie économique hormis l'exportation des hydrocarbures et l'importation de nos moyens de subsistance. Les quelques tentatives d'investissement ont été détournées, comme le montrent les grands procès que nous observons aujourd'hui. Il existe de nombreux exemples qui illustrent ce constat mais il suffit, pour s'en convaincre, d'observer la place occupée par notre pays dans les différents classements mondiaux.
Il n'y a pas de politique économique. Il s'agit toujours d'une économie, d'une société, d'une population, d'un contexte social et culturel. Refuser de prendre acte de l'état, des comportements, des pratiques de la société algérienne, des Algériens et des Algériennes sur le plan démographique a pour effet de produire un discours de culpabilisation des populations. C'est le sens profond de l'affirmation "la croissance démographique empêche le développement". Un décideur politique, comme un scientifique, doit refuser ce raccourci qui n'explique rien. Il faut considérer que la réalité, les formes, le poids de la croissance démographique constituent des éléments d'une politique économique par leur intégration à une politique de population.
Comment définissez-vous une approche prospective de la société '
Une politique de la population concerne l'aménagement du territoire, l'emploi, la politique sociale, la planification des naissances. Cette dernière renvoie elle-même à une législation, à des campagnes de sensibilisation, à la mise à la disposition des populations de moyens contraceptifs. L'Algérie l'a su par le passé. Il y a eu au début des années 1980 une vaste campagne qui a accompagné aussi une forte scolarisation, en particulier des filles, qui a permis un recul de l'âge au mariage et une croissance, mesurée certes, de l'emploi féminin.
Durant les années 1990, il n'a plus été possible d'en référer à une rationalité quelconque au sein d'une population soit fanatisée, soit terrorisée. Les effets de la mort qui rôdait dans notre pays ont induit la baisse des mariages et donc des naissances. Certains ont pensé, à tort, qu'il s'agissait d'une "transition démographique". Or, dès le début des années 2000, le retour à une paix relative a entraîné des conduites de "rattrapage" : multiplication des mariages, multiplication des programmes de construction de logements qui ont favorisé les nouvelles unions, le tout dans un climat culturel et social qui a vu l'apparition de nouvelles familles fondées sur une lecture restrictive des textes religieux.
Ces forces nouvelles offraient, il est vrai, à un pouvoir autoritaire la possibilité d'un contrôle rigide de la population. Elles s'inscrivaient dans un rapport hiérarchique rigide des catégories qui, au sein des familles, subissaient et subissent des violences communes : une violence économique (les femmes et les jeunes composent le gros des chômeurs) et une violence politique (les jeunes et les femmes sont soumis à un pouvoir politique composé de personnes âgées qui les ignorent).
Dans un tel contexte, on comprend qu'en réalité les dirigeants algériens n'ont pas offert aux Algériennes et aux Algériens les moyens d'une planification des naissances. Il n'y a plus de campagnes de sensibilisation au planning familial, il n'y a plus de mise à la disposition des populations de moyens contraceptifs, la législation condamne l'avortement, des médecins refusent de pratiquer la ligature des trompes, y compris à des femmes pour lesquelles il s'agit de vie ou de mort.
Cela est le produit d'alliances politiques d'un pouvoir faible et corrompu, qui a été incapable d'imposer une stratégie de développement. Mais la population, les familles changent, comme leurs exigences. Culpabiliser la population n'est pas la bonne réponse. Il faut plus de courage politique pour accompagner les mutations en cours.

Propos recueillis par : Souhila H.
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