Nos nouvelles villes n'ont de ville que le nom. Le courroux des citoyens et l'incapacité des élus à assurer un cadre de vie fonctionnel et agréable aux habitants ne date pas d'hier. Quelles sont les raisons de cette situation tant décriée ' Ici, le point de vue de deux professionnels qui explorent ces lieux de désolation et exposent les raisons d'un immense ratage. Abdelhamid Boudaoud, du Collège national des experts architectes, et Hassina Hammache, ingénieur expert en construction, estiment que l'Algérie est dépourvue de toute stratégie harmonieuse. Pour eux, depuis l'indépendance, le pays n'a pas réalisé de véritables villes, mais des logements. La différence est de taille.
L'urbanisation de l'Algérie post-indépendance s'est faite, de l'avis de beaucoup d'experts, de manière archique. Comment en sommes-nous arrivés là '
Abdelhamid Boudaoud : Depuis l'indépendance, on a réalisé une centaine de villages socialistes ainsi que plusieurs infrastructures telles que des universités, des écoles sans qu'il y ait, malheureusement, un urbanisme harmonieux. Parce que tout est basé sur la précipitation. Et ce n'est qu'en 1977 que l'Algérie a pris conscience de la faille en décidant de créer un ministère de l'Habitat. Mais, jusqu'au jour d'aujourd'hui, tous les ministres qui se sont succédé n'ont pas présenté de stratégie. Il faut dire qu'on a raté le virage en 1984 où il y avait de nouvelles wilayas telles que Tipasa, M'sila, Bordj Bou-Arréridj, Oum El Bouaghi... C'est à cette époque-là qu'il fallait harmoniser notre urbanisme. Ce qui n'est pas le cas. On a commencé à octroyer des lots de terrain de 300 m2 et 600 m2 sans les contrôler, en laissant l'usager réaliser sa construction comme bon lui semble et ce, en dépit de l'arsenal juridique existant. Résultat : des constructions qui n'ont aucun sens ni sur le plan urbanistique ni sur le plan architectural.
Hassina Hammache : C'est vrai que le constat est très amer. Depuis l'indépendance à ce jour, nous avons réalisé des logements, des immeubles, mais jamais des villes dignes de ce nom. Nous avons vu des cités érigées qui ne disposent pas d'infrastructures collectives d'accompagnement. Les sites AADL de Ouled Fayet, de Douéra, de Aïn El Bénian ainsi que ceux de Aïn Naadja en sont l'illustration la plus parfaite des villes ratées. Ces cités manquent terriblement d'édifices de base tels que salles de spectacle, aires de jeu pour enfants, salles de cinéma, maisons de jeunes, maisons d'association...
Qui en est responsable '
Hammache : Il y a une part de responsabilité qui incombe aux autorités locales, mais aussi une autre au citoyen atteint du syndrome de la dalle. Aujourd'hui, lorsqu'un Algérien construit, il pense à ses enfants, à ses petits-enfants alors que la logique aurait été qu'il construise pour lui. L'Algérien n'a pas, malheureusement, cette culture d'aller vers l'architecte. Quand on est malade, on va chez le médecin et pas chez l'infirmier, mais quand on veut construire, on va chez le maçon. Mais faut-il le souligner tout de même que les choses ont changé depuis le séisme de Boumerdès et avant, celui de Chlef. L'Algérien a compris que son dossier de construction doit être pris en charge par l'architecte ou par l'ingénieur. D'autant que la réglementation, aujourd'hui, exige, avant d'avoir le permis de construire, un plan d'étude élaboré et visé par un architecte et par un ingénieur pour le volet relatif à l'étude du génie civil pour l'obtention du permis de construire.
Boudaoud : Il y a des lois. L'arsenal juridique existe, malheureusement, il n'est pas appliqué. Il est vrai que l'architecte a sa part de responsabilité et tous les textes lui confèrent les prérogatives, mais sur le terrain, la réalité est tout autre. A-t-on vu à ce jour un directeur d'OPGI ou un P/APC disposer d'un consultant ou d'un conseiller architecte ' Nos responsables sont de mauvais élèves qui ne veulent pas retenir la leçon. L'architecte serait très content lorsqu'il voit son produit réalisé. L'architecte fait souvent l'étude dans le respect des règles de l'art, mais l'usager la change une fois le permis de construire obtenu. Ce dernier profite du vide juridique qui existe sur ce sujet puisqu'il n'y a pas des textes clairs qui stipulent que l'architecte doit suivre la réalisation de l'autoconstructeur.
Dernièrement, le Premier ministre a annoncé la fin des cités dortoirs. La volonté politique suffit-elle pour en finir avec ce type de construction '
Boudaoud : Le Premier ministre évoquait le fonctionnement, mais est-ce que les wagons vont suivre ' La question est là. On nous parle de nouvelles villes, mais pour réaliser une vraie ville, il nous faut 40 à 50 ans. On voit ça chez nos voisins. En France, il y a des villes qui ont commencé en 1965 non encore achevées. On a commencé à réaliser Alger extra-muros en 1842 et, à ce jour, on continue à lui injecter de nouveaux projets tels que le métro, la marina, la grande mosquée, le tramway, l'opéra. Une nouvelle ville demande beaucoup de temps. Car, au fur et à mesure qu'on construit, on se rend compte des erreurs à corriger. Maintenant, il y a une nouvelle politique dans le cadre du programme du président de la République avec à la barre la construction d'un million de logements. Cela ne veut pas dire que le Premier ministre ne présentera pas une stratégie, mais avec une nouvelle politique, la base risque de ne pas suivre. La faille réside dans le fait que les collectivités locales ne jouent pas le jeu. Elles ne travaillent pas de concert avec les hommes de terrain, ne les consultent pas. Or, l'Algérie repose sur 1.541 communes et chaque commune devrait procéder au recensement de son patrimoine immobilier existant, neuf ou vétuste, achevé ou inachevé. C'est là, la meilleure manière au ministère de l'Habitat de définir les besoins des citoyens en termes de logements. C'est à partir de là aussi qu'on pourra dire que le logement est parfait et a été réalisé dans les règles de l'art. Il y a un autre point qui mérite d'être cité : l'Algérie adopte la politique des chiffres tout en négligeant la qualité.
Hammache : Aujourd'hui, il y a une politique de réalisation de nouvelles villes. Nous avons la ville de Mahelma en cours d'étude et la ville nouvelle de Boughezoul en cours de réalisation. Pour que l'habitat aille mieux en Algérie, il faut l'implication de tous les secteurs. Il y a la formation professionnelle qui doit prendre en charge la formation des ouvriers, le ministère de la Culture qui doit veiller sur la nécessité d'accompagner les réalisations par des sites culturels, etc.
L'explosion démographique et la croissance urbaine exigent une nouvelle politique de planification urbaine et architecturale. Quels sont les paramètres à prendre en compte dans la réalisation de nouvelles villes pour ne pas répéter les erreurs du passé '
Boudaoud : Une nouvelle ville exige une étude précise élaborée en étroite collaboration et en parfaite coordination entre experts, sociologues, politologues, architectes et ingénieurs. Tout ce monde se doit de s'unir pour réfléchir sur la meilleure manière à même de bâtir une ville digne de ce nom. Comme il est nécessaire de mettre en 'uvre une étude qu'il faut présenter aux usagers et pourquoi pas la faire exposer à la population qui doit avoir, elle aussi, un avis. Il faut, impérativement, coordonner les actions. Ce qui n'est pas le cas actuellement. Les études sont bâclées. Les réalisations prennent beaucoup de temps. J'espère que dans l'avenir, il y aura une stratégie bien réfléchie.
Hammache : On n'a qu'à s'inspirer de notre patrimoine historique en matière d'urbanisme et d'habitat. Prenant le cas des ksar du sud, celui de Ghardaïa, une ville atypique. Il y a aussi les constructions en Kabylie, le cas de la Casbah d'Alger. On doit impérativement revenir à notre origine, à notre façon de concevoir nos maisons. On doit, donc, intégrer notre patrimoine culturel et notre richesse architecturale d'antan.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Horizons
Source : www.horizons-dz.com