521 nouveaux ouvrages seront au rendez-vous de la rentrée littéraire ce mois de septembre en France. La presse métropolitaine donne déjà un aperçu des têtes d'affiche de cet événement majeur et parmi elles figure, comme souvent, l'écrivaine algérienne Nina Bouraoui.A 54 ans, Nina Bouraoui est l'autrice de dix-huit romans dont La voyeuse interdite (Gallimard, 1991) qui a obtenu le prix Emmanuel-Roblès et le prix du Livre Inter, Mes mauvaises pensées (Stock, 2005) lauréat du prix Renaudot, Tous les hommes désirent naturellement savoir (JC Lattès, 2018). Son dernier-né, Satisfaction (JC Lattès, 2021) figure parmi les ouvrages les plus attendus de la rentrée littéraire en France.
L'écrivaine franco-algérienne y aborde des thèmes récurrents dans son ?uvre : le déracinement, le sentiment d'étrangeté, l'errance, le désir... C'est donc l'histoire de Mme Akli, Française mariée à un Algérien qui le suit par amour en Algérie au lendemain de l'indépendance. Mais dans ce pays si différent de son monde connu, Mme Akli s'ennuie et sombre dans la mélancolie, d'autant plus que son couple bat de l'aile. Elle consigne alors ses états d'âme dans des carnets intimes où elle dit tout son amour et ses craintes pour l'Algérie où l'intégrisme religieux commence à pointer le bout de son nez ; où elle raconte aussi sa vie familiale, ses fantasmes, se servant de l'écriture comme d'un exutoire. Le quotidien français Ouest-France a publié en exclusivité des extraits de ce nouveau roman présenté par l'éditeur comme «un roman brûlant, sensuel et poétique qui réunit toutes les obsessions littéraires de l'autrice : l'enfance qui s'achève, l'amour qui s'égare, le désir qui fait perdre la raison...».
Extrait : «L'air est si chaud, comme épais, qu'il semble apparaître sur les images de mon Polaroïd. «Un halo encercle les corps de ceux que je photographie : Erwan, mon fils, sa maigreur de faon avant la puissance virile qui la remplacera, ses cheveux bouclés, ses yeux noirs, son visage dans lequel je ne me reconnais pas, que je retrouve dans les traits de son père, Brahim. Tous deux regardent vers la droite. Ils fuient l'objectif. Ils s'échappent de moi, de ma partie, absorbés par l'arrière-plan, la mer pour Erwan, quand je reste sur la plage, la rue pour Brahim, quand je le photographie depuis notre jardin. Ils m'abandonnent et se retrouvent dans un espace imaginaire et réservé aux hommes.
«J'ai composé le jardin en souvenir des Atlas géographiques de mon enfance, les cartes des océans étaient séparées par des posters de jardins exotiques que je collectionnais, je rêvais d'une autre terre que la France, terre où je suis née, où j'ai grandi et où je ne vieillirai pas. «Je suis arrivée en Algérie en 1962, après l'indépendance, pour suivre Brahim que je venais d'épouser. L'Algérie est devenue mon pays. Il sera un jour mon tombeau ; à trente-huit ans, il est déjà celui de ma jeunesse. «Je me suis trompée de vie. Je ne veux pas y croire, mais je l'écris, ce qui est écrit est à demi écarté. Il existe une illusion des mots, du langage qui parvient à réparer, ou, quand elle n'y parvient pas, à transformer la réalité, nous consolant de nos défaites. J'attends un évènement dont j'ignore la nature, si j'étais honnête, je dirais que j'attends quelqu'un. «J'aime Brahim, mais je ne l'aime plus comme au premier jour, à l'étincelle, où le sentiment amoureux prend tout, en soi et hors de soi, envahissant le lieu traversé, inversant le bruit en silence, l'habitude en fête, l'épreuve en communion. Je ne ressens plus l'entièreté de notre lien. J'ai honte d'écrire cela, ce qui justifie l'existence de ce carnet, la honte a une place, ici, qu'elle ne doit plus quitter.
«Mes fleurs préférées sont les oiseaux de paradis, derrière les voiles de la fenêtre de notre chambre, on dirait des enfants qui inclinent la tête, soit pour prier, soit pour recevoir une punition ; leur succèdent les plantes grasses, les arbres à palmes, les écorces filandreuses qui se transforment en lianes, les troncs résineux, les jasmins et les glycines, les mimosas, grappes de chair entre mes mains. La nature est d'une beauté triste, on ne peut l'admirer sans pleurer, on ne peut la gravir sans tomber. On dit qu'il y a encore du sang dans la terre et qu'il faudra une autre révolution pour la purifier. Je crois aux rondes de l'Histoire, à l'éternel retour de la folie des hommes. «J'ai un mauvais pressentiment, quelque chose va arriver, je ne sais pas si elle viendra de l'extérieur ou si je vais l'inventer, la générer, l'extraire de moi pour qu'elle contamine mon entourage. Le malheur surgit des scènes et des tableaux que je me représente.
La nuit, j'ai la vision de nos trois corps pendus aux branches du chêne. J'ai peur pour mon fils. Je n'ai plus peur pour Brahim. Ma passion s'est déplacée. «Mon désir demeure parce qu'il ne se raccorde pas à notre relation, il se dirige vers le corps de Brahim comme il pourrait se diriger vers n'importe quel corps tant je dois m'en délivrer. Mon désir me dépasse, me gouverne, il me rend mélancolique quand ma jouissance est inférieure à ce que j'en attendais.
«Une odeur de feu monte depuis Alger au quartier d'Hydra où nous habitons. Des cendres recouvrent les capots des voitures. Le brasier tombe du ciel. La montagne brûle, un serpent rouge ondule sur les sommets de Chréa, un seul tesson suffit à embraser les arbres, les mousses, les fougères.
À l'odeur de feu, se mélange celle du pétrole que les cargos transportent vers l'Europe. Je suis un point sur le continent africain, seule parmi les miens. Les corps ne sont plus rien engagés dans le paysage qui les contient et les menace. «Quand les Français ont quitté l'Algérie en bateau après la guerre, je suis arrivée par les airs en caravelle. Je devrais un jour m'acquitter de mon orgueil, de ma trahison. Mon être se diluait dans d'autres êtres qui n'auraient pas mon destin malgré notre terre que je découvrais et qu'ils laissaient sans pouvoir en garder une part qui aurait pu se transformer, grandir sous un autre ciel. Le ciel est unique, irremplaçable pour celui qui adore. L'adoration est celle d'une campagne, d'une forêt, d'un ruisseau, d'un rocher depuis lequel l'on a pris l'habitude de plonger, croyant se mesurer à l'univers. «Ceux qui partaient étaient algériens et non français, aucun Etat ne le reconnaîtrait. Je me moquais de leur souffrance.
La politique est source de division. Obsédée par une cause qui me dépassait, j'ignorais que la liberté n'était pas naturelle ; volée, elle doit se réapprendre. Je me tenais aux côtés de Brahim, de sa famille, de son peuple que j'embrassais comme il m'arrive d'embrasser le ventre de mon homme pour me rassurer quand je me sens orpheline de mon passé. La peau est l'endroit de ceux qui n'ont plus d'attache. Ces «Français d'Algérie» devinrent prisonniers de la nostalgie. La mémoire est cruelle, consultée pour raviver ce qui est éteint, elle se dérobe avec les années, conduisant vers des maisons, des sentiers qui n'ont pas existé celui qui mendie une trace de ce qu'il a été. Ils recevaient la punition du souvenir quand moi je recevrais celle du commencement. La violence ne disparaît pas, à l'image des méduses, elle garde des filaments. Je suis devenue un colon de la seconde génération. Ici je ne serai pas aimée. «Je reste à la maison avec Erwan pendant les incendies, la route des plages est bordée de roseaux. Les marais sèchent aussitôt envahis par les pluies d'orage, je crains le piège du brasier et de ne pouvoir nous en échapper. Il faut attendre. Les feux s'arrêteront quand il n'y aura plus rien à consumer et que les pierres deviendront plus fortes que les flammes.»
Nina Bouraoui est née en 1967 à Rennes, d'un père algérien et d'une mère bretonne. Elle passera les quatorze premières années de sa vie en Algérie avant de retourner avec sa famille, de manière assez brutale, en France. Au début des années 1990, elle envoie par poste et sans recommandation son premier manuscrit La voyeuse interdite qui sera publié par Gallimard et connaîtra un succès international. Une écrivaine singulière et exigeante vient de naître et le succès sera toujours au rendez-vous. Ouvertement homosexuelle, Nina Bouraoui a néanmoins toujours protégé sa vie privée et vertement critiqué les fantasmes et autres stéréotypes masculins construits autour de l'homosexualité féminine.
Sarah H.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sarah Haidar
Source : www.lesoirdalgerie.com