Alger

Né vegan dans un pays cannibale



Se tromper d'adresse, frapper à la mauvaise porte pour naître dans un monde parallèle à l'intersection des sept cieux, toit de l'humanité. Etre vegan dans un pays cannibale, c'est mettre un gilet jaune dans une caserne de CRS, rompre le jeûne un midi de ramadhan au milieu de La Mecque, porter un keffieh un jour de shabbat devant la Knesset, croire que MBS est innocent du meurtre de Khashoggi, penser qu'Erdogan est le calife attendu, que les Etats-Unis d'Amérique sont une démocratie et que «one, two, three, viva l'Algérie» est un slogan patriotique et révolutionnaire. Né vegan dans un pays qui mange ses enfants, c'est courir pieds nus sur des charbons ardents en se maudissant d'avoir vendu ses souliers pour des lunettes de soleil. C'est nourrir ce sentiment d'extrême solitude, perdu dans le métro de Paris à l'heure de pointe et faire ses valises pour quitter sa peau. C'est être supporter d'Everton à Anfield, un frère musulman à Abu Dhabi, un témoin de Jéhovah dans un tribunal de Daech, un plat de karentika chez Maxim's, un cadre compétent dans une administration nationale, un politique intègre dans un gouvernement résiduel. Né vegan dans un pays fatigué de mâcher, c'est prendre le risque de provoquer un tsunami en crachant dans la soupe, manger son pain noir quand on est un militant antiraciste, prendre des pots de vin quand on n'a plus bu une seule goutte depuis trois ans, manifester à Alger quand la police quadrille la capitale, insister sur l'honnêteté d'un commis de l'Etat lorsqu'on est un corrompu zélé. Né vegan dans un pays de bouchers, c'est s'indigner devant la mort de centaines de milliers de Yéménites en recevant, en grande pompe, leur bourreau, dénoncer la répression policière ailleurs alors que les matraques fonctionnent régulièrement sous le ciel national, être végétarien en Algérie en sachant que ce n'est pas un choix mais une nécessité alimentaire lorsque plus de la moitié de la population n'a pas accès à la viande rouge. L'autre moitié mange du poulet. Ceux qui mangent filet et foie possèdent deux ou trois nationalités de rechange. Né vegan dans un pays qui n'aime pas la nature, c'est se prendre pour le nombril du monde quand on est que son petit orteil, avoir la certitude d'un fanatique lorsque la route vers le paradis finit en impasse, passer son temps à tuer l'autre alors qu'on est assis devant un miroir, allumer le feu de la contestation pour s'immoler. Né vegan en Algérie, c'est finalement écrire une chronique indigeste quand on crève la dalle.
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