Monsieur le
Président, vous vous dites sans doute voici encore une canaille qui, comme une
outre percée de toutes parts, va se mettre à chialer de l'innocence par tous
ses trous, un crasseux qui va s'aplatir et se vider de toute dignité pour
échapper au châtiment, vous pensez, encore un vaurien qui va m'écrabouiller les
nerfs avec ses pleurnicheries de femmelette. Non, monsieur le Président,
tranquillisez-vous ; je vais vous faciliter la tâche ; je ne chercherai pas à
m'innocenter ; je ne veux pas être libéré ; je veux être coffré à vie.
Ma participation aux émeutes n'a été qu'un
prétexte. Je voulais être arrêté. Comprenez-moi, mes paroles ne serviront pas à
me blanchir, mais à vous persuader que, non seulement vous devez me déclarer
coupable, mais me condamner à être enfermé pendant le restant de mes jours.
Vos yeux indiquent que vous me prenez pour un
connard qui veut fanfaronner un coup, qui veut se donner en spectacle. Non,
monsieur le Président, ce que je dis est la pure vérité. Je demande à être
emprisonné jusqu'à ma mort parce que, voyez-vous, si vous me relâchez, ou si
vous me condamnez à une peine de prison limitée, vous me replongerez dans la
boue puante que je veux fuir. Mais cette fois-ci, j'ai le pressentiment que je
serais effroyable. Comment vous dire ? Quelque chose en moi me dit que si je
rentre chez moi, je vivrais désormais comme un sanglier possédé par un démon
vicieux. En plus, depuis quelque temps, mes nuits sont hachées menu par des
cauchemars zébrés de couteaux de boucher, et éclaboussés par des jets de sang
fumeux giclant de gorges tranchées appartenant à des corps qui me rappellent
ceux de mon épouse et de mes filles. Cette fois-ci, si jamais je retourne à la
maison, je ne saurais pas résister aux tentations sordides qui sifflent dans
mes veines, je ne ferais pas seulement que les rouer de coups comme d'habitude,
de les traîner par les cheveux et de leur cracher dessus, cette fois-ci, je les
entraînerais vers les abîmes de l'horreur, puis je les tuerais. Et, Dieu m'est
témoin, je vous le jure, monsieur le Président, je ne désire pas que vous soyez
responsable de ce massacre. Protégez-les, c'est une prière que je vous adresse.
Je les ai suffisamment tabassées dans le passé, permettrez-vous qu'elles soient
souillées et égorgées ?
Mais il n'y a pas que cette raison qui me
pousse à vous prier de me boucler à double tour. Je me suis dit qu'en
participant aux émeutes, et en allant en prison, je me rachèterai peut-être aux
yeux des garçons. Qu'ils ne me regarderont plus comme ils le font depuis des
années, avec des yeux qui font dégager à mon corps une odeur de pourriture.
Oui, monsieur le Président, quand un des garçons pose ses yeux sur moi, je me
mets à puer. Je sais que pour mes fils, depuis longtemps, je ne suis plus qu'un
mollusque dégoûtant. Ils ont raison : Comment des enfants peuvent-ils regarder
avec fierté un homme qui a été incapable de leur offrir un toit décent ? Qui
les a fait naître et grandir dans une niche.
Monsieur le Président, je suis fatigué de
vivre en liberté. Il ne me restait que deux solutions : le suicide ou la
prison. Mais se pendre avec du fil de fer ou avaler de la mort-aux-rats, je ne
vous mentirai pas, c'est une idée à laquelle j'ai arrêté de penser depuis que
j'ai assisté, il y a deux mois, à l'agonie d'un frère qui a expédié dans son
estomac tout un sachet de ce raticide appelé Red Killer. Avant que l'ambulance
n'arrive, j'ai eu le temps de contempler la bête terrorisée qu'était devenu mon
ami. Ses hurlements, ses jets de vomissure nauséabonds, son corps qui se
tordait comme une machine disloquée, son visage décomposé par les douleurs qui
ravageaient ses entrailles, je ne suis pas prêt de les oublier. Le chômage, ses
filles qui se prostituaient pour le nourrir, ses fils toujours bourrés de
drogue, sa femme qui n'était plus qu'une carcasse lessivée par les fièvres, les
bruits qu'il entendait la nuit dans cette pièce dans laquelle ils s'entassaient
tous, son impuissance à empêcher ces monstruosités, mais surtout le fait qu'il
commençait à y prendre plaisir, avaient fini par l'abattre. De temps à autre,
ivre mort, il me vidait son sac, et j'entendais alors, sortant de la bouche
d'un être humain, des confidences qui me glaçaient le dos. Je rentrais chez moi
épouvanté.
Alors qu'il ne désirait que deux ou trois
chambres pour surtout séparer ses filles des garçons, la télévision lui
montrait chaque jour cette jolie autoroute aussi lisse qu'une glace, où l'on
peut rouler dans une voiture à plus de 100 Km/h sans perdre une goutte du
liquide contenu dans un verre placé sur le tableau de bord. Mais jamais les
caméras n'étaient venues filmer les taudis répugnants qui nous servent de
logement. Les rats qui se sont multipliés dans nos caves et nous attaquent de
temps à autre. La vermine qui grouille partout. Les moustiques qui pompent
notre sang et transforment nos corps en brasiers. Les mouches qui nous
enragent. Les cafards qui envahissent nos couches dès la nuit tombée. Les
ordures qui s'entassent autour de nous. Des messieurs et les dames maquillés et
beaux viennent donc chaque jour à vingt heures nous raconter que le pays se
porte bien, tandis que nous sommes contraints de vivre dans une promiscuité que
les sangliers n'accepteraient pas.
Cependant, même si beaucoup de gens que je
connais ont choisi de mettre fin à leur vie, je n'ai jamais été tenté par une
telle solution. J'aime trop la vie pour me donner la mort. Je serais capable de
patauger dans la merde éternellement, mais pas de me supprimer. Excusez-moi,
monsieur le juge, s'il m'échappe de temps à autre une parole inconvenante, mais
là d'où je viens, les mots doivent pour ainsi dire s'adapter à la fange dans
laquelle nous vivons depuis plus de 50 ans. Il ne s'agit pas, comme on le croit
souvent de manque d'éducation, mais d'un moyen de défense. Comme les couteaux
que nous devons porter sur nous continuellement. Dans le quartier où je loge,
monsieur le Président, les jolis mots peuvent conduire celui qui en abuse à
subir toutes sortes d'humiliations. Dans ce monde, la grossièreté sert à nos
corps de carapace.
Vous voyez pourquoi vous devez m'enfermer,
monsieur le Président ? C'est que moi aussi, comme mon ami, je cours le risque
de faire ou d'entendre des choses qui feraient vomir un cochon. Imaginez 10
êtres humains dans une pièce de 9 m2 ! C'est dans ce réduit que j'ai eu tous
mes enfants. Au début, c'était plus ou moins supportable. Mais plus tard, quand
les petits ont grandi, ça a été un enfer. Aujourd'hui, les garçons rentrent
très tard la nuit. Il leur arrive souvent de dormir dans la cave ou ailleurs.
C'est comme ça qu'ils ont appris à se droguer et à boire. Je ferme les yeux.
Que puis-je faire ? Non seulement, je me sens affreusement coupable, mais ils
me font peur. Ils ont dans le regard un mépris qui m'atteint comme un crachat
sur le visage. C'est à cause de moi qu'ils ont été tous renvoyés de l'école.
C'est à cause de moi qu'ils couchent dehors. C'est à cause de moi qu'ils se
shootent et se soûlent. Ils ont raison de me haïr. Comment des enfants
peuvent-ils ressentir du respect et de l'amour pour un homme qui a été
incapable de leur offrir un toit décent ?
Jusqu'ici j'ai toujours essayé de rester un
être humain, j'ai lutté de toutes mes forces pour éviter l'horreur, mais je le
sais maintenant, je finirais par faiblir et capituler, et ce sera pire
qu'avant. Notre unique chambre se transformera petit à petit en bourbier. Comme
celle de mon ami. Je ne me surveillerais plus. Je ne les surveillerais plus.
Moi aussi, je me mettrais à attendre avec fièvre la tombée de la nuit.
Monsieur le Président, ce que je suis en
train de vous dire vous paraît sans doute monstrueux. Vous vous dites d'où
vient cette bête immonde qui est en face de moi, mais vous m'avez fait jurer de
dire la vérité, et croyez-moi, après tout ce que je viens de vous raconter, je
suis encore très loin de la vérité. D'ailleurs les mots ne peuvent pas décrire
ce que nous vivons là-bas. C'est peut-être pourquoi personne n'a entendu nos
cris. Alors nous sommes sortis dans la rue. Hurlant, jetant des pierres et des
cocktails Molotov, brûlant des pneus, détruisant des vitrines, démolissant des
voitures, il fallait que ces gens bavards et costumés que nous montre la
télévision à longueur d'année comprennent que nous sommes aussi des Algériens.
Des Algériens comme eux.
En ce qui me concerne, c'était surtout pour
me faire arrêter. Tout ce que je vous demande, monsieur le Président, c'est
d'ordonner mon emprisonnement à vie. Je ne veux pas retourner là-bas. Je ne
pourrais pas résister aux tentations sordides qui sifflent dans mes veines.
Voulez-vous être responsable de la boucherie que je vais commettre ?
Monsieur le Président, vous me faites signe
de me presser, alors permettez-moi d'ajouter quelques paroles avant de me
taire.
Monsieur le Président, lorsque le désespoir
les écrase, les gens de là-bas imaginent la résurrection des martyrs. Ils se
mettent alors à fabuler sur la réaction de ces derniers quand ils verraient la
cité dans laquelle nous vivons. Ils se soulagent avec des histoires. Car les
martyrs ne reviendront jamais.
Cependant, si nous savons que nos martyrs ne
ressusciteront pas, nous ignorons s'ils ne nous attendent pas pour nous
demander ce que nous avons fait de leurs sacrifices. Imaginez les alors
écoutant mon ami qui s'est suicidé, en avalant un raticide, leur raconter ce
qu'il a vécu après l'indépendance. Le Paradis dans lequel ils vivent ne les
empêchera pas d'être malheureux. Et je ne veux pas, monsieur le Président, ça
serait ignoble de ma part, que moi aussi je les oblige à entendre ces monstruosités.
Ils seront sûrement moins malheureux quand ils sauront que j'ai fait de la
prison à vie pour avoir participé à une émeute. Merci monsieur le Président.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohamed Boudaoud
Source : www.lequotidien-oran.com