Un sommet arabe
est un événement folklorique en soi. L'organiser en Libye, c'est assurer le
spectacle.L'un a lancé la chaîne Al-Jazeera, et son pays abrite une des
épreuves phares de la Formule 1. L'autre gère son pays comme une tribu, selon
un mode opératoire qui était déjà en vigueur du temps d'Al-Mou'iz Billah. Le
premier essaie d'introduire la modernité dans la finance, les mÅ“urs, les
médias, et le second ne connaît la modernité que dans l'introduction de
nouvelles méthodes policières pour contrôler la population.
Pourtant, le colonel Mouaamar Kadhafi et
l'Emir de Qatar, Cheikh Hamad Bin Khalifa Al-Thani, risquent d'être les
vedettes du sommet arabe qui se tient à la fin de la semaine à Tripoli. A moins
que d'autres stars, tout aussi dissemblables, ne leur volent la vedette. Le Roi
Mohamed VI, formé aux meilleures écoles occidentales, mais qui gère son pays de
la même manière que son père, en ayant recours au makhzen et à la sécurité, va
ainsi côtoyer Ali Abdallah Salah, dirigeant d'un pays que se disputent les
tribus, les services spéciaux américains, l'entreprise Al-Qaïda et des groupes
religieux qui se battent sur des questions datant de l'ère de Mouaouia. Bachar
Al-Assad a beau être un médecin formé à l'école anglaise, il n'en reste pas
moins un obscur levantin dans sa manière de gérer son pays. Et Hosni Moubarak
pense encore être en mesure de gérer l'Egypte alors que sa formation militaire
date de l'époque du Roi Farouk.
De manière plus générale, qu'est-ce qui unit
les dirigeants arabes qui se retrouvent à Tripoli ? Qu'est-ce qui unit
l'Egyptien Hosni Moubarak et le Libyen Mouammar Kadhafi, à part leurs conflits
entre eux, leurs conflits avec leurs peuples, et leur volonté commune de placer
leurs descendants au pouvoir ? Qu'est-ce qui unit le Soudanais Omar Al-Bachir
et l'Irakien Jalal Talabani à part la guerre qu'ils mènent contre une partie de
leur peuple ?
La sociologie de l'élite politique arabe est
ainsi faite. Des dirigeants velléitaires, issus de systèmes non démocratiques,
soucieux d'abord de se préserver et de chercher des protections auprès des
grandes puissances. Le discours sur ce qui rapproche ces pays apparaît d'autant
plus creux que les indépendances ont élargi le fossé et creusé les divergences.
Que peut-il sortir d'un sommet arabe, dans
une telle conjoncture ? Rien, évidemment. Les efforts de tous les partenaires
de bonne volonté seront à peine suffisants pour éviter des incidents, pour
convaincre les uns et les autres de se rencontrer, de se serrer la main, et de
ne pas se déclarer la guerre en public. Au détriment des questions de fond.
L'absence d'incident apparaîtra ainsi comme
un succès. Et Amr Moussa pourra s'exhiber dans des interminables conférences de
presse pour vanter le travail arabe commun, pendant que Ghaza se meurt, que la
Palestine périclite, que l'Irak s'entretue, que le Soudan subit l'enfer et que
le Yémen glisse vers la partition ou la guerre civile. L'Algérie et le Maroc
feront une belle déclaration sur l'amitié entre les peuples frères tout en
gardant fermée leur frontière, alors que le président libanais ne prendra même
pas la peine de faire le voyage de Tripoli.
Le sommet arabe se limitera ainsi à
l'anecdote. On y évoquera la manière dont le Roi Abdallah aura réussi à
dépasser l'épreuve, et la tenue que le chef de la révolution libyenne aura
portée lors de la cérémonie d'ouverture, ainsi que le temps que durera son
discours. Tout ceci amènera inévitablement à occulter les grands dossiers qui
concernent le monde arabe.
Et ceux-ci sont si nombreux et si importants
qu'il est impossible de les énumérer. On les résumera par cette formule : le
monde de demain est en train de se construire sans le monde arabe, qui ne se
rend même pas compte de son retard.
Cette impasse suscite des réactions très
variées. Certaines sont contestables, d'autres folkloriques, et d'autres encore
dangereuses. Une des réactions les plus connues consiste à dire que les régimes
arabes sont pourris, et que la seule alternative est une émergence de la rue
pour imposer ses droits. Cette position donne bonne conscience à ses auteurs,
mais elle ne tient pas compte du réel, notamment le degré de délabrement des
sociétés arabes, de leurs élites alternatives et de tous les médiateurs
potentiels.
Une improbable internationale islamiste se
pose, elle aussi, comme alternative. Pour l'heure, elle est exclue. Mais pour
l'heure seulement. En outre, elle est dangereuse, parce que là où il y a
régression, elle installerait le chaos. Un chaos que seule pourrait éviter une
approche politique de la situation du monde arabe, une approche dépourvue de
nostalgie et d'illusions. Ce qui impose d'admettre une évidence : le monde
arabe n'existe pas, c'est à peine un projet, qui risque de se transformer en
utopie tant que sociétés et régimes arabes n'auront pas résolu de se
débarrasser de leurs illusions.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abed Charef
Source : www.lequotidien-oran.com