
Adapté et mis en scène par Philippe Berling, le roman à succès de Kamel Daoud «Meursault, contre-enquête» se retrouve sur les planches avec Ahmed Benaà'ssa dans le rôle titre. La pièce a été présentée hier à l'Institut français d'Alger devant une salle comble.Dans l'œuvre originale, il y a Haroun, frère de Moussa l'Arabe tué par Meursault dans «L'étranger» d'Albert Camus ; il soliloque sur le comptoir d'un bar devant un interlocuteur muet. Sur scène, il est face à sa mère, campée par la chanteuse d'origine italienne Anna Andreoti qui, elle, ne s'exprime que par psalmodies et onomatopées inintelligibles. Tout au contraire, Ahmed Benaà'ssa est volubile, exubérant et plein de verve. Dans un décor simple constitué d'une table, deux chaises, des draps blancs tendus dont un reflète des images rétro-projetées, Haroun déterre son frère et ses souvenirs, déverse sa rancœur et s'adresse à sa mère tantôt avec tendresse, souvent avec colère, sans jamais espérer de réponses. Nous sommes au cœur du roman de Kamel Daoud auquel Philippe Berling restera extrêmement fidèle, osant à peine toucher aux mots et préférant tout miser sur la force littéraire du texte et la virtuosité de dizaines de tirades bien inspirées.Ainsi, Ahmed Benaà'ssa déclame, ne fait quasiment que cela, et incarne non plus un personnage en chair et en mouvements mais une voix, un narrateur désincarné qui se meut à peine sur scène tant les mots l'alourdissent et le figent. Et tandis que Haroun s'époumone à se faire l'écho de son alter ego littéraire, la mère absente physiquement dans le roman, devient un corps chantant mais dont les complaintes répétitives sont de moins en moins convaincantes à mesure qu'elles servent de contrepoids superficiels et inefficaces à la pesanteur du texte. Du côté visuel enfin, des images défilent de temps à autre sur la surface blanche, moins pour créer une atmosphère que pour justifier son absence ! «Meursault, contre-enquête» est-il pour autant «inadaptable» au théâtre ' Pas si sûr car il aura fallu pour lui donner une deuxième vie, se le réapproprier en toute liberté et y injecter un souffle nouveau à travers notamment la force de l'imagination et la mise en place d'un dispositif narratif assez souple pour qu'en jaillisse un langage visuel sans lequel le théâtre perd sa vocation première d'art vivant. Or, Philippe Berling s'efface trop devant le roman et estompe, dans son sillage, toute aspérité chez les comédiens. Ces derniers ne peuvent décemment pas respirer aisément sous une telle omniscience de la parole. Et comme on pouvait le craindre, la scène devient un simple espace déclamatoire où l'on est à peu près sûr de ne rien rater si l'on fermait les yeux en se contentant d'écouter puisque la mise en scène, dans son obéissance absolue aux mots de Kamel Daoud, est tout bonnement inexistante. Cette abolition du théâtre en tant que langage corporel et scénographique ne sera jamais atténuée par l'alibi littéraire qui, au contraire, devient la principale faiblesse de la pièce”?
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sarah Haidar
Source : www.lesoirdalgerie.com