
Moncef Merzouki, le président provisoire d'une Tunisie en transition démocratique, est un chef d'Etat à regarder comme tel ou tel qu'il est actuellement. C'est-à-dire comme un chef d'Etat intérimaire pas encore dans le costume d'un président de la république élu et investi des pleins pouvoirs, quand bien même porterait-il un burnous d'apparat. Moncef Merzouki est certainement un grand monsieur. Un homme de c'ur et de conviction et un leader maghrébin en devenir. Pour l'instant, le locataire humaniste du palais de Carthage n'a pas encore quitté sa gandoura de militant des droits de l'Homme, voire même sa blouse de médecin de famille. Il adopte toujours un langage direct, cru, donc sincère, décoiffant même, quand il émet des jugements ou propose des idées. Il est brut de décoffrage, le bon bougre ! Sa sincérité a quelque chose de réjouissant. Elle tranche singulièrement avec la novlangue politique et la langue de bois diplomatique des dirigeants arabes. Même si le ton est toujours posé, tout en douceur, le fond des choses exprimées est celui d'un bédouin, homme d'un seul tenant. C'est même parfois celui d'un éléphant tunisien, soudain libre, qui s'ébroue dans un magasin de porcelaine diplomatique maghrébin ! Avec des brins de jasmin dans l'oreille, il se sent parfois investi d'une 'uvre messianique. Rien d'étonnant de l'entendre dire alors que l'interruption du électoral en Algérie (1992) fut une «erreur». Remarquons que sur ce point précis, il ne fut pas le seul à le dire.Le chef de l'Etat algérien, qui l'a reçu récemment avec tous les honneurs républicains, pense la même chose et l'a dit un jour à Davos devant les grands du monde. Rien de surprenant de le voir par ailleurs se poser ou se proposer en intercesseur entre les deux frères ennemis algérien et marocain. Ou encore de se voir comme une locomotive de traction de la vide et paralytique Union du Maghreb arabe (UMA), alors que d'aucuns voient en lui une simple mouche du coche. Il n'y a donc pas de quoi fouetter un chat algérien et faire tout un plateau de fromages maghrébins de propos directs d'un homme qui parle et agit en frère, quand bien même se mêlerait-il de ce qui le regarde de près en tant que Maghrébin convaincu. Pour ceux qui ne s'en sont pas encore aperçus, oui, assurément, Moncef Merzouki est Maghrébin. Pas seulement par idéal. Il l'est d'abord par la naissance, le sang mêlé et le sens de l'amour et de la gratitude qu'il a pour les deux grands pays du Maghreb que sont l'Algérie et le Maroc. Son père, nationaliste tunisien de la première heure, compagnon du leader anti-bourguibiste Salah Ben Youcef, soutien de la Révolution algérienne est aussi un marocain d'adoption et de nationalité. Il est donc naturel, normal pour lui, de constater que le Maghreb et l'UMA, son cadre structurel, sont toujours des rêves caressés. Il voit bien ce Maghrébin syncrétique que l'UMA est aujourd'hui une coquille vide de 40 salariés et de 1,85 million de dollars de budget annuel. Il sait aussi que les chefs d'Etat maghrébins ne se sont pas réunis depuis' 1994 ! Il n'ignore pas non plus que le taux des échanges intermaghrébins, rapporté au commerce extérieur global de l'UMA est inférieur au pourcentage risible ou affligeant de 2% ! Il est également conscient de l'inexistence de complémentarités ou de synergies économiques dans un espace maghrébin où les armes et les produits narcotiques circulent mieux, plus vite et plus massivement que les capitaux et les personnes. Il y a donc un Maghreb réel, celui des visas restrictifs, des produits surtaxés et contingentés, et des ressortissants maghrébins étrangers de toujours dans les pays d'établissement même quand ils y ont fait souche. Dans ce Maghreb virtuel que la langue, la religion, la géographie, la culture et l'histoire communes n'ont pas pu homogénéiser, à défaut d'unir, il n'y a pas d'espace sécuritaire commun, de bourse financière commune, de banque centrale commune, pas même de bourses d'études ou de programmes
universitaires communs. Il n'y a pas que la pomme de discorde sahraouie, le bilatéral compliqué algéro-marocain ou l'existence de régimes autoritaires, orgueilleux et égoïstes pour bloquer la construction maghrébine. Alors, quand Moncef Merzouki rêve tout haut, même avec des mots inconvenants, d'un Maghreb des cinq libertés, celles du déplacement, de la résidence, du travail, de l'investissement et de la participation citoyenne aux élections municipales, il faut le regarder avec bienveillance. Ne pas lapider ce bédouin qui pense et agit comme un «semeur dans le désert.» Contrairement à Jésus Christ, Moncef Merzouki n'a sans doute pas la prétention d'accomplir le miracle de Cana. Il n'a pas le pouvoir de changer l'eau en vin divin, ni la possibilité de multiplier les pains dans le désert maghrébin. Il rêve juste de faire bouger les lignes cristallisées. Surtout, de supprimer les lignes Maginot qui séparent les Maghrébins au-delà même des tracés physiques que sont les frontières ou encore les barrières douanières, les contentieux politiques, les blocages diplomatiques et les fixations psychologiques. Moncef Merzouki n'est pas un prophète maudit mais un idéaliste qui rêve son Maghreb comme le maghrébin lambda de Nouakchott, El Ayoun, Rabat, Alger, Tunis et Tripoli. Alors, de grâce, gardons les pierres dans nos poches !
N. K.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Noureddine Khelassi
Source : www.latribune-online.com