Comme un prurit mal soigné, le thème de la colonisation refait surface de manière cyclique, obsédante, notamment à la faveur d?une rencontre entre l?Algérie et son ancienne puissance tutélaire. Les échanges aigres-doux, suivis de protestations d?amitié, alimentent les gazettes le temps de la rencontre puis l?oubli, de nouveau, telle une mer étale après la tempête, vient recouvrir les récifs du passé.Il y a presque deux siècles que les troupes coloniales ont débarqué à Sidi Ferruch, bientôt un demi-siècle qu?elles ont quitté l?Algérie. Pourtant, l?évocation de cette période provoque toujours la même passion, rouvre sans cesse la même blessure.En France, les commentateurs, hommes politiques ou intellectuels les mieux disposés, croient l?apaiser avec des mots de réconfort adressés à « toutes les victimes », des manifestations de compassion à l?égard des « souffrances partagées ». Ils croient faire ?uvre de justice en s?en tenant à une stricte symétrie, mettant ainsi sur un pied d?égalité la violence de la colonisation et celle des militants de l?indépendance. De manière naguère insidieuse, aujourd?hui plus franchement, se développe même un discours tendant à culpabiliser la? décolonisation, source, selon ses tenants, de tous les maux ! Ce discours est porté, non seulement, par les nostalgiques de la présence française, mais aussi par une frange de la population algérienne.Dans ce dernier cas, il faut y voir pêle-mêle l?acculturation, la haine de soi, mais aussi le mal-être actuel et le sentiment de désespérance engendré par l?absence de perspectives. La tentation existe en effet chez nombre de nos compatriotes de « jeter le bébé avec l?eau du bain ». Cette tentation se nourrit moins du mirage d?un Occident magnifié que de la désespérance engendrée par l?immobilisme de la société et l?inanité de la classe politique, peu préoccupée du sort des citoyens qu?elle est censée servir. Elle se nourrit du mépris dont font l?objet nos compatriotes de la part de ceux qui nous gouvernent, mépris qui n?est pas sans rappeler leur statut du temps des colons.Les jeunes qui mettent leurs vies en jeu sur des radeaux de fortune le font moins pour gagner un hypothétique paradis que pour fuir ce qui est perçu comme un enfer bien réel. Quel gâchis ! Comment qualifier autrement une situation dans laquelle des jeunes gens audacieux et dynamiques quittent un pays solaire, à la dimension de leurs ambitions, pour gagner des banlieues grisâtres et inhospitalières ?La réponse n?est pas seulement sociale. Certes, chômage et pauvreté sont le trop souvent le lot de notre jeunesse. Mais il n?y a pas que cela. Il y a aussi quelque chose de plus immatériel, la sensation confuse d?un manque, d?une blessure de l?imaginaire.Il y a le problème obsessionnel d?une identité péjorée, nourrie par des échecs historiques que nulle catharsis n?a pu exprimer. Sans doute le premier de leurs désirs est, non pas une réconciliation artificielle décidée dans le secret des délibérations de ceux qui nous gouvernent, mais une réconciliation mémorielle, une réconciliation avec un passé dont la mauvaise lecture, voire l?absence de lecture, les porte à mésetimer, à haïr même leur être culturel. Nul doute qu?une telle réconciliation ouvrirait la porte à un engagement de notre jeunesse dans l?aventure du développement en Algérie même !Cette lecture dévalorisante du passé doit beaucoup à la période coloniale. En dépit de son horreur, cette période est perçue en France comme un épisode, parmi d?autres, de l?Histoire. Du point de vue de cette vieille nation recrue d?épreuves, dont la mémoire collective est lourde de guerres, de conquêtes, de massacres, cette perception peut sembler légitime?Elle est fausse, du point de vue de l?Algérie. Dans la mémoire collective de cette toute jeune nation, de fait, il n?y a rien aujourd?hui qui ne s?y rattache. En dépit de l?extrême jeunesse de sa population qui, dans sa majorité, n?a pas connu l?occupation coloniale, la France est présente de manière obsédante, soit comme un eldorado pour lequel il vaut de jouer sa vie pour espérer l?atteindre à bord d?une embarcation de fortune, soit comme l?incarnation du diable.Le problème principal en Algérie est le sentiment d?appartenance réelle de la jeunesse de ce pays à la Nation. Cette ambiguïté est nourrie par une vision du passé, déformée par le prisme colonial. En fait, l?absence d?une lecture historique nationale sérieuse, honnête, a conduit à l?intégration inconsciente de l?image coloniale par les colonisés et leurs descendants eux-mêmes.Or, cette image a servi à justifier l?invasion du pays et sa colonisation. Il faut absolument rectifier cette vision et en finir avec le mensonge inaugural qui a conduit au déferlement de la violence et à la soumission de notre pays à un ordre injuste.Quelle était donc la réalité de ce pays sur lesquels fondaient les cavaliers de l?apocalypse ? Une image d?Epinal tenace en a fait une terre de fièvres et de marais, peuplée de barbares indolents et belliqueux, que des Européens courageux ont fait reverdir. Pour en faire litière, il suffit de se reporter au témoignage des conquérants de l?époque. « Cette terre qu?on avait présentée comme sauvage et inhabitée est couverte de jolies maisons de campagne entourées de jardins » qui contraste « avec l?aridité des côtes de Provence » , écrivait en 1833 le commandant Rozet. Le général Bugeaud s?est émerveillé devant « l?immensité des terrains ensemencés » et « l?immense quantité de bétail » produite, après avoir, disait-il, « pénétré le pays dans presque toutes les directions » et a qualifié le pays de « nouvelle Amérique ». La vue de ces paysages paisibles n?a pas calmé les ardeurs sanguinaires d?un Saint-Arnaud, s?extasiant devant « les beaux orangers que [son] vandalisme va abattre » et les centaines de « villages magnifiques » qu?il s?applique à brûler. Il y a une autre image d?Epinal qui a la vie dure.La conquête de l?Algérie aurait été décidé suite à un coup d?éventail du dey d?Alger sur le consul français Deval. L?écrasante majorité des manuels d?histoire restent muets sur les raisons de cet acte. Et pour cause ! Toute la mythologie de la colonisation se serait écroulée. C?est qu?en réalité, l?Algérie avait exporté du blé vers la France, ruinée et affamée par les guerres napoléoniennes. Mieux encore, le dey d?Alger avait prêté l?argent nécessaire au paiement de ce blé. Or, le gouvernement français refusait purement et simplement de s?acquitter de sa dette. C?est cet événement, conjugué à une man?uvre inamicale de la France consistant à fortifier l?entrepôt commercial qu?elle exploitait à La Calle, qui a conduit le dey d?Alger à frapper le consul de son éventail.Ainsi, ce pays « à l?abandon » exportait du blé. Ainsi, il avait volé au secours de la France au moment où elle traversait une phase critique. Pour prix de sa générosité, la France le trahissait doublement, en refusant de s?acquitter de ses dettes envers lui et en disposant sur son sol une installation de guerre. De plus, elle tient le prétexte dont elle a besoin pour allumer l?incendie qui va le consumer, 132 ans durant, incendie dont il sortira libre, mais pantelant, hébété, désagrégé.Aujourd?hui encore, certains dissertent doctement sur les bienfaits de la colonisation, l?apport de la civilisation, l?hygiène, l?éducation, la santé. Mensonges !Le Code de l?Indigénat, promulgué en 1881, aboli en 1944, autorise les internements et déportations sans jugement, instaure l?obligation d?un permis de circulation entre les villages, interdit toute activité politique et syndicale. Alors que prospère la société coloniale, des épidémies déciment les populations locales. La misère est effroyable. Plus de la moitié de la population est au chômage.Ceux qui travaillent touchent un salaire journalier équivalent à trois kilos de pain. En 1954, 91 % de la population est analphabète. Le taux de scolarisation est de 14,6 %. En 1944, le Code de l?Indigénat est remplacé par le système du double collège. L?Assemblée algérienne compte ainsi autant de députés autochtones que de députés européens alors que le rapport des populations est de un à huit.Le revenu moyen des Algériens est 12 à 13 fois inférieur à celui des Européens. Quant à l?espérance de vie, elle était de 35 ans dans l?ensemble de l?Afrique française en 1955 contre 68 ans en métropole. A la veille du déclenchement de la guerre de libération, un rapport officiel note que le niveau de vie des Algériens figure parmi les plus pauvres de la planète.Comme l?écrit Pierre Bourdieu, « l?Européen crée un environnement qui lui renvoie son image et qui est la négation de l?univers ancien, un univers où il ne se sent plus étranger, où par un renversement naturel, l?Algérien finit par apparaître comme étranger (...). Tout au long de l?histoire de la colonisation, l?Arabe s?éloigne (...).L?Européen connaît de moins en moins les populations autochtones, à mesure que s?institue cette sorte de ségrégation de fait, fondée sur les différences de niveau de vie et sur la ségrégation économique ».     Et de conclure : « La situation coloniale crée le «méprisable» en même temps que le mépris ; mais elle crée aussi la révolte contre le mépris. »C?est dans ce décor de misère totale qu?évolue la population européenne. Nulle gêne. L?Arabe fait partie du paysage. L?imagerie coloniale est riche de chromos d?arabes en prière ou à dos de chameau, représentations naïves sur un papier peint défraîchi qu?on finit par ne plus voir et qu?on peut arracher quand on s?en lasse.Un dernier mot sur la société « sauvage » que la colonisation a « civilisée »:Un de mes amis a été maire de Mascara. Historien de profession, il a exhumé un jour un vieux document datant de 1847, signé d?une sociologue française. Elle raconte la beauté de la ville, l?équanimité de ses habitants.A cette époque, dans le centre de la cité, à proximité de la maison de l?Emir, une maison spacieuse se dressait avec à son fronton une inscription en arabe « Dar el matouahmate » (La maison des femmes enceintes qui ont des envies). On entre de plain-pied dans une grande salle qui occupe tout le rez-de-chaussée. Une immense table y est dressée en permanence. Tous les fruits de la terre y sont disposés.Les femmes enceintes, quand elles ressentent les envies coutumières à leur état, viennent dans cette maison, se servent à volonté et repartent sans autre forme de procès. Voilà bien la marque d?une grande barbarie !Il faut que cette histoire soit dite, sans pathos ni instrumentalisation. C?est la condition pour que notre jeunesse ait une image d?elle-même moins négative. Pour autant, bien évidemment, il ne convient pas de tomber dans une idéalisation excessive du passé.Après tout, si nous avons été colonisés, c?est que nous avions quelques « prédispositions » pour cela ! Il ne faut pas occulter les archaïsmes du passé pas plus qu?il ne convient de charger exagérément la barque en niant en bloc tout aspect positif de ce passé. En fait, il faut rompre avec deux lectures unilatérales, la lecture coloniale qui dénie et la lecture instrumentale d?aujourd?hui qui sublime. Réintroduire la complexité dans le déchiffrement de notre histoire, là est le gage de la crédibilité et la réappropriation par notre jeunesse de son héritage, tout son héritage?Le moment est sans doute favorable à cette réévaluation. En effet, depuis quelques années, les questions mémorielles occupent le devant de la scène, non seulement dans les pays qui ont subi la colonisation, mais aussi à l?intérieur même des sociétés occidentales. En France, elles sont portées en particulier par des jeunes descendants d?eclaves ou de colonisés, dont on sait le mal qu?ils éprouvent à s?insérer socialement.Consciemment ou non, ils pensent trouver dans cette mémoire meurtrie une clé, un écho à leur déclassement actuel.Leur sentiment de révolte se nourrit, non seulement de leur situation actuelle mais aussi de la perception confuse d?une humiliation originelle. Le Mouvement des Indigènes de la République dénonce ainsi le « continuum colonial » entre le sort faite aux peuples colonisés et à leurs descendants, citoyens de la République, mais traités de façon discriminatoire.Concomitamment, de manière de moins en moins insensible, quelque chose se fait jour, la naissance d?un monde nouveau et la fin d?un ordre ancien, celui établi par le système qui a fait l?esclavage, la colonisation et qui s?est octroyé un magistère moral sous le faux nez de la « communauté internationale ». Ses mensonges explosent (en Irak, par exemple) et son discours devient une caricature de lui-même quand il prétend défendre le droit en commettant les pires monstruosités. Ce faisant, il renoue avec la propagande du discours colonialiste. Ce n?est plus la civilisation qu?on apporte sur les fûts des canons mais la démocratie et les droits de l?homme. L?équipée irakienne restera peut-être dans l?Histoire comme l?une des ultimes tentatives des sociétés dominantes pour pérenniser leur statut. En effet, l?irruption des pays émergents, en particulier l?Inde et la Chine, change la donne. De plus en plus en situation de compétiteurs vis-à-vis des anciennes métropoles, ce sont ces nations qui tirent la croissance économique.Il est particulièrement intéressant de noter que la crise économique actuelle en Occident n?a que peu d?influence sur les performances indienne et chinoise. Tout se passe en réalité comme si, de plus en plus, le tempo était dicté d?ailleurs que de New York.Avant l?émergence de ces pays, leur infériorité économique, industrielle?, justifiait en quelque sorte une lecture univoque de l?Histoire. L?Occident, symbole de la richesse, avait aussi l?apanage de la morale. Avec son déclin, il perd aussi son magistère.Le seul moyen pour l?Occident d?éviter de disparaître de la scène du monde, c?est d?accompagner le changement, de se prêter à une lecture partagée de l?Histoire, d?abdiquer toute prétention à un magistère moral, prétention d?autant plus grotesque que seront peu à peu dévoilées les massacres du passé.L?Algérie, ainsi que le reste du monde arabe, a tout intérêt à participer à cette tension vers un nouveau monde.Pour faire partie des nations qui compteront demain, elle doit revisiter son passé, proposer à sa jeunesse une vision qui l?engage à se penser, non plus comme une communauté de hasard mais une communauté de destin.L?Algérie, à l?évidence, a les atouts pour devenir une des puissances économiques de demain. Les entraves sont beaucoup plus d?ordre psychologique et culturel que social. Les lever permettra l?entrée de plain pied dans la modernité et le développement.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Brahim Senouci
Source : www.lequotidien-oran.com