Alger - Revue de Presse

Méchéria: La désertification: «problématique et solution»



Ingénieur agronome d'Etat, spécialiste et chercheur en «Désertification», M. Kébir Mohammed vient de publier, tout récemment, aux éditions Dar El-Adib à Oran, un intéressant ouvrage sur ce fléau qu'est la désertification, ses causes et ses retombées sur la vie socio-économique des populations locales et à travers lequel il donne son analyse personnelle sur la problématique. Le Quotidien d'Oran l'a interviewé pour ses lecteurs :

Le Quotidien d'Oran: La désertification, selon vous, n'est pas un phénomène mais un résultat qui est plutôt l'oeuvre de l'homme. Comment expliquez-vous cela?

M. Kébir: Je tiens d'abord à vous remercier pour votre invitation et pour votre préoccupation par ce problème de désertification aux retombées dramatiques multiples. Certes, le fléau est très complexe dans la mesure où ses causes sont déjà les conséquences d'autres causes au départ. Mais ce n'est pas pour autant une raison pour ne pas comprendre ce qui a dû se passer et permis à la désertification de s'installer et de ravager les parcours steppiques et qui continue, malheureusement, de le faire, au fur et à mesure, que le temps passe. Ce n'est pas une raison également pour ne pas faire confiance aux compétences nationales qui sont parfaitement aptes à faire l'approche objective de la problématique de la désertification et suggérer les solutions les plus réalistes pour renverser la situation; ce qui est tout à fait possible.

Pour répondre à votre question, je peux vous dire sans détour qu'effectivement, au sens «évènements de la vie» que la nature impose pour maintenir la stabilité de sa propre continuité tels que l'année, le mois, la nuit, la température de la terre, etc., qui sont réellement des phénomènes échappant souvent à la volonté et au pouvoir de l'homme, la désertification n'en est pas un. Elle est au contraire l'oeuvre de celui-ci par son incapacité à gérer les ressources de nos parcours steppiques. La responsabilité incombe à deux catégories d'hommes: ceux dont l'activité se fait au dépends de la steppe et qui l'exploitent de manière irrationnelle, à outrance jusqu'au tarissement (les communautés pastorales et autre éleveurs de cheptel ovin notamment), et ceux (les pouvoirs publics) qui sont censés mettre en place une politique de gestion de ces ressources naturelles, dès lors que, le niveau de leur dégradation devient critique et que la désertification s'installe de façon chronique comme c'est le cas de nos jours.

La désertification est donc d'origines économique et politique. Les changements climatiques incriminés à tort ne sont, au fait, que des facteurs aggravants dans cette situation, me semble-t-il, car ils contribuent à accentuer l'irrégularité des précipitations déjà irrégulières de par leur nature en milieu steppique. En tous cas la désertification n'est ni un phénomène, ni une fatalité.

 

Q.O.: En l'absence d'une alternative réelle et objective c'est tout l'écosystème qui est menacé de disparition avec toutes les conséquences, aussi dramatiques les unes que les autres, d'ordre social, économique, professionnel, environnemental.. Que voulez-vous dire par alternative réelle?

M.K.: L'alternative réelle est celle qui consiste à mettre en place une stratégie globale de lutte contre la désertification sur la base d'une étude ayant traité, au préalable, l'ensemble des dimensions dans l'écosystème et qui prend en considération les doléances de la communauté pastorale en tant que frange sociale victime du fléau, par un train de mesures multidimensionnelles et objectivement adéquates. Lesdites mesures qui reposent sur la création d'outils juridiques (loi pastorale) et logistiques (structure de gestion des parcours dotée de la puissance publique), doivent avoir pour seul objectif de freiner les effets dévastateurs de la désertification à court terme. La steppisation (retour du couvert végétal) sera envisagée dans une seconde phase, toujours dans le cadre de la même stratégie. S'il n'y a pas de résultat concret sur le terrain comme c'est le cas actuellement avec l'ensemble des actions entreprises par le HCDS, entre autres, alors l'alternative n'est pas réelle, et n'est qu'une improvisation sans utilité. En l'absence de cette alternative, la désertification qui continue, malheureusement, ses ravages sur les parcours steppiques malgré l'»intervention» des pouvoirs publics, alors je crois que les conséquences sont connues. A commencer par le départ définitif du couvert végétal et son remplacement par des étendues désertiques ne réunissant pas les conditions de vie; la paupérisation et donc la migration de la communauté nomade vers les centres urbains pour former, tout autour, des cercles de misère et de chômage, générateurs de l'ensemble des fléaux sociaux (délinquance, drogue, crimes organisés, terrorisme..) perte à jamais d'un segment majeur de l'économie nationale (élevage, production de viande, de laine..) etc.

 

Q.O.: Que pensez-vous des actions entreprises par l'Etat (HCDS, Forêts..) pour juguler les effets de la désertification?

M.K.: A l'exception des mises en défens et de la plantation d'atriplex opérées avec beaucoup de réserves, les actions menées par le HCDS, censées être exécutées principalement dans l'unique but de développer la steppe et d'atténuer, en conséquence, la désertification en vue de redresser la situation, semblent se diriger dans un sens tout à fait autre. En tout cas, telles que recensées ci-après, elles n'ont rien à voir, ni avec le développement de la steppe, ni avec l'intérêt professionnel du véritable éleveur.

 * L'introduction de l'agriculture, céréalière ou arboricole (fruitière ou forestière), en milieu steppique serait une grave erreur et relèverait de l'aventure, de l'improvisation et renseignerait plus particulièrement sur le niveau de méconnaissance des dimensions socio-économiques et écologiques de l'écosystème.

 * Le téléphone rural de proximité, une action que rien ne justifie au volet lutte contre la désertification est installé sous les tentes des nomades. Même dans le but d'améliorer le niveau de vie de la communauté pastorale en matière de communication, une telle décision n'est pas objective à mon avis et n'obéit à aucune logique dans la mesure où la couverture de la région par les réseaux de téléphonie mobile est presque totale.

 * La cuniculiculture, (élevage de lapin) est une action complètement insensée et totalement incohérente avec l'esprit de l'éleveur hanté du besoin de se déplacer de façon perpétuelle à la recherche de nourriture pour son cheptel.

 * L'apiculture (élevage des abeilles) pourrait également au même titre que la cuniculiculture, s'insérer dans le cadre d'une politique de développement sociale, en tant que dispositif destiné à la lutte contre la paupérisation au sein des couches sociales nécessiteuses permettant aux ménages précarisés ou en difficulté de vie de se procurer un revenu. Non seulement une telle action est aberrante par rapport à la mentalité de l'éleveur, mais elle est aussi sans aucune relation possible ou à imaginer avec la lutte contre la désertification.

 * La pose de réseau d'irrigation à travers les oasis et les petites exploitations agricoles familiales (maraîchage et arboriculture fruitière) sont réalisées en zone saharienne. L'action est menée en toute évidence dans le but d'améliorer le niveau de vie de la composante humaine concernée, au sud de l'Atlas saharien. C'est une bonne chose, certes, mais elle n'est d'aucune utilité pour les parcours steppiques censés bénéficier, en priorité, de l'intervention.

 * La correction torrentielle paraît être exécutée sans objectif précis ou plutôt sans aucun objectif. Cette opération est censée répondre au besoin de lutter contre l'érosion hydrique en vue de protéger les ouvrages destinés à la collecte des eaux pluviales de l'envasement. Ensuite, de telles actions sont, d'habitude, initiées par le secteur des forets, habilité à en apprécier les opportunités.

 * La réalisation d'accès pastoraux: de par leur nature, les parcours steppiques sont caractérisés par l'existence de terrains plats, de configuration tabulaire ne nécessitant pas d'accès ou de désenclavement de quoi que ce soit. Ces accès «pastoraux» pourraient concerner les zones accidentées se trouvant au sud de l'Atlas saharien, et donc exécutés en dehors des parcours et sans relation, apparemment, avec la lutte contre la désertification. D'ailleurs, le fameux J.A.K (avec toutes ses mauvaises performances: sans double pont, ni système de crabotage, ni puissance particulière) a pu accéder à l'ensemble des points d'eau de la steppe bien avant la création du HCDS en 1981.

 * La multiplication des points d'eau, réalisés en dehors d'une stratégie globale de lutte contre la désertification en milieu steppique, étant un facteur prouvé de dégradation des parcours steppiques.

 * L'éclairage des foyers nomades à l'énergie solaire: c'est une opération apparemment faite dans le but d'améliorer le niveau de vie de l'éleveur, cependant, elle est apparemment sans incidence en matière de lutte contre la désertification ou de développement de la steppe.

Globalement donc, les actions exécutées par le HCDS, interviennent pour la plupart en dehors des objectifs fixés. La priorité des priorités qu'est la lutte contre la désertification n'est pas visiblement la préoccupation fondamentale en direction de laquelle doivent être consentis tous les efforts, réflexions ou mesures à prendre.

Cependant, une initiative de fixation de dunes (plantation de tamarix) entreprise par l'ORDF (Office régional du développement forestier) tout au début des années quatre vingt-dix avait donné des résultats extrêmement satisfaisants au plan écologique. C'est dommage qu'une telle expérience aussi bénéfique, au volet écologique, ne fut pas retenue par les décideurs. Le tamarix aurait permis, en effet, de préserver la nature au plan écologique agissant en toute évidence dans le cadre de la lutte contre la désertification d'abord, puis et à long terme, il constituerait l'un des axes permettant d'aboutir à la steppisation. Son soubassement constitué de plantes spontanées diverses, aussi bien annuelles que pérennes (vivaces) servirait à réduire les déficits fourragères et interviendrait positivement dans le cadre de l'amélioration pastorale.

Q.O.: Quel constat faites-vous actuellement sur l'état de l'élevage ovin? Quelles sont, d'après vous, les solutions pour le réhabiliter et lui permettre de répondre harmonieusement à l'attente de l'économie locale?

M.K.: Concernant le premier volet de votre question, j'oserais vous dire que si les pouvoirs publics ne prennent pas, le plus rapidement possible, les mesures qui permettent aux éleveurs de pratiquer de façon rentable leur activité d'élevage, c'est tout le pastoralisme qui sera compromis. L'activité d'élevage d'ovins en milieu steppique et en mode extensif n'est actuellement possible que si, et seulement si, la vente du produit (l'agneau d'un an) permet d'acheter au moins 5 quintaux d'orge nécessaires à la couverture des besoins alimentaires des brebis durant les périodes de disette, devenues fréquentes et plus longues, ces derniers temps à cause de la chronicité de la désertification.

Concernant le deuxième volet de votre question relatif à la réhabilitation de l'élevage ovin, en tant que segment important de l'économie nationale, je pense que l'anarchie et l'archaïsme qui caractérisaient le mode dit extensif doivent disparaître des esprits, à la fois de la communauté nomade et des pouvoirs publics pour laisser la place à la modernité et la rationalité dans le cadre d'une stratégie globale destinée à réorganiser la gestion des parcours steppiques. Pour ce faire, la promulgation d'une loi pastorale et la création d'une structure habilitée seule à gérer la steppe est plus que fondamentale (1).

Il y a lieu de rappeler que jusqu'à nos jours la steppe connaît l'intervention de plusieurs acteurs et que chacun prétend être habilité à faire ce qu'il en a bien envie, même quand cela n'a aucun rapport avec les vraies préoccupations.

Q.O.: On s'acharne à coller à la région de Naâma une vocation agricole qui n'est pas la sienne en investissant des milliards sans pour autant atteindre les objectifs visés. Que pensez-vous de cette politique?

M.K.: Je pense qu'il est insensé de ne pas prendre en considération les spécificités de chaque espace géographique. Déjà au niveau de la wilaya de Naâma on distingue deux zones géographiques bien distinctes aussi bien au plan climatique qu'à celui physique. Une zone steppique au nord apte exclusivement à l'élevage ovin et une autre oasienne au sud possédant des potentialités agricoles vivrières pour le moment mais économiquement rentables sous certaines conditions. Les pouvoirs publics sont tenus, de ce fait, d'orienter les investissements par rapport, justement, à ces spécificités afin de maximiser leur fiabilité. Opter donc pour l'introduction de l'agriculture en milieu steppique c'est tout simplement de l'aventure: le choux et la chèvre ne sont pas ménageables» dit-on. Méchéria n'est pas Ghardaïa parce que «Hamyan» n'ont pas de traditions séculaires dans le domaine du commerce. Ce sont des pastoraux de père en fils, en parfaite harmonie avec leur espace géographique, et leurs mutations professionnelles ne sont pas pour tout de suite, ni pour demain. Il suffit, tout simplement, de jeter un coup d'oeil, le mercredi, sur le marché hebdomadaire à Méchéria pour s'apercevoir que les légumes proviennent en majorité du nord du pays et que les grandes sommes investies dans l'agriculture maraîchère n'ont pas servi à grand-chose. Ainsi, il est utopique de concevoir de l'agriculture en milieu steppique.

Q.O.: Un mot sur la politique de soutien aux éleveurs initiée par l'Etat.

M.K.: Sauf omission de ma part, il n'y a jamais eu, en ce sens, de politique de soutien aux éleveurs du cheptel ovin. Mais si les pouvoirs publics optent, enfin, pour une politique dans ce cadre, ils devront mettre sur le marché de grandes quantités d'orge pour éviter le retour aux années de pénuries et de spéculations et surtout pour ne pas donner l'occasion à tout le monde d'en bénéficier, sauf les éleveurs. L'orge doit être subventionnée à hauteur du seuil de rentabilité de l'élevage ovin. Au lieu que l'Etat achète de la viande congelée en monnaie forte, autant l'acheter ici, en Algérie, en dinars. La subventionner, si nécessaire en fonction du pouvoir d'achat et la présenter sur le marché national. Je pense que de cette façon on aura soutenu l'éleveur et préserver une vocation dont la perte aurait des conséquences dramatiques à tous les niveaux.

Q.O.: La mécanisation du pastoralisme, les ouvertures de pistes, les actions de fonçage, n'ont-elles pas eu des conséquences fâcheuses sur le couvert végétal?

M.K.: Je ne pense pas qu'on puisse apporter une quelque solution à une poblématique dont on n'a pas connu, au préalable, le processus de sa mise en place et les véritables causes. Dans le cas de celle de la désertification, il faut faire une rétrospective sur les méthodes d'élevage durant toute la période antérieure à la guerre de Libération nationale pour s'apercevoir qu'elle n'est ni d'origine climatique, ni une fatalité, et que rien ne permet de mettre en évidence des variations pluviométriques significatives qui en seraient la cause. Depuis la nuit des temps, la nature imposait au monde pastoral une redistribution de l'usage des parcours en fonction du positionnement des points d'eau et de ce fait, le cheptel connaissait de manière cyclique (tous les 25 ans en moyenne) des pertes massives à cause des famines, permettant ainsi à la steppe de recouvrer son couvert végétal habituel. C'était le cas notamment des années 1868, 1897, 1920 et 1945, célébrées par leurs appellations respectives à cause de la sécheresse et la famine ayant ravagé la région à l'époque: «Aam ech-charr» (année de la famine ou du malheur 1897), «Aam el-miziria» (année de la misère 1920), «Aam lahrira» (année de la soupe, car une espèce de cantine scolaire distribuait chaque jour, à Méchéria une pitance constituée d'un bouillon extrêmement pauvre aux personnes affamées, en 1945).

A partir de 1962 (recouvrement de l'Indépendance), les communautés pastorales ont connu des bouleversements profonds qui ont véhiculé les véritables causes de la désertification:

 * Anéantissement de l'espèce cameline (pièce maîtresse pour le nomadisme) par l'aviation française durant la guerre.

 * Acquisition de moyens de transport et déplacement permettant d'exploiter la totalité de la steppe tout au long de l'année, au lieu des rotations imposées antérieurement.

 * Modification des rapports (en valeur) entre le cheptel ovin et l'orge. Le coût d'un agneau d'un an est passé de 15 DA en 1960 à 500 DA en 1980 et à 7.500 DA en 2005. Celui d'une brebis a connu durant la même période: 30 DA, 700 DA et 10.000 DA. Par contre, un quintal d'orge a connu évolution beaucoup moins importante: 20 DA, 90 DA et 1.400 DA. Ce qui a mené les nomades à opter pour l'usage d'un apport en aliment de bétail pour maintenir les effectifs en vie durant les périodes de disette.

Concernant la multiplication des points d'eau, je pense qu'elle n'a aucun rôle particulier à jouer actuellement puisque les camions qui ont remplacé les chameaux ont permis, justement, à la communauté nomade de disposer de l'eau sur n'importe quel endroit de la steppe, précipitant ainsi l'atteinte du seuil de déséquilibre de l'écosystème et la parution des premiers signes de la désertification conjoncturelle. Toutefois, cela évite à la communauté nomade de parcourir de longues distances pour se ravitailler en eau.

Cependant, la multiplication des points d'eau (ou la mécanisation du pastoralisme, puisqu'elles produisent les mêmes effets), associée à l'alimentation de bétail additionnelle pour maintenir les effectifs de cheptel ovin constamment élevés, constitue la véritable source de la calamité qui est à l'origine de cette problématique de désertification. Au sujet des ouvertures de pistes, je peux vous affirmer que les espaces qu'elles occupent sont insignifiants et sont sans incidence sur la désertification.

Q.O.: Quelles sont, d'après vous, les mesures à prendre en urgence pour juguler les effets de la désertification?

M.K.: Je ne pense pas qu'il y ait des mesures urgentes et d'autres à exécuter plus tard. Il va falloir réorganiser pour rationaliser l'activité et l'usage de la steppe, afin de préserver ces ressources naturelles, d'abord au plan écologique mais surtout au volet socio-économique car les conséquences de leur disparition seraient extrêmement graves. Il s'agit de mettre en place, dans le cadre une politique nationale, une stratégie globale de lutte contre la désertification qui, à mon avis, se schématise sommairement comme suit sur plusieurs dimensions:

 1) Mener une large campagne de sensibilisation en direction de la communauté pastorale pour lui expliquer la désertification et ses retombées catastrophiques, lui faire comprendre qu'elle constitue la première victime de cette calamité, qu'elle est, en partie, responsable de la situation et qu'enfin toute solution prise, en son absence, pourrait être aléatoire et risquerait de ne pas aboutir.

 2) Inviter la communauté pastorale à s'organiser en mouvement associatif pour participer aux négociations et enrichissements de la future loi pastorale.

 3) Mettre en place une loi pastorale définissant les tenants et aboutissants de l'exploitation des parcours steppiques.

 4) Mettre en place, dans chaque wilaya pastorale, une structure sous forme d'EPIC, habilitée à gérer les parcours steppiques dans le cadre de la loi pastorale en question, avec des démembrements dans chaque commune.

 5) Abolir, purement et simplement, l'élevage ovin et mode extensif afin de mettre de l'ordre dans la profession et être en possession de données chiffrées fiables.

 6) Mettre les éleveurs et leurs cheptels dans des groupements pastoraux aménagés à la charge des pouvoirs publics, selon leurs affinités, chacun à l'intérieur de son enclos d'un hectare clôturé, alimenté en eau potable et pourvu d'une demeure dans le cadre du dispositif «Habitat rural» pour pratiquer sa profession en mode semi-intensif.

 7) L'Etat prend en charge de subventionner l'orge de manière à permettre aux éleveurs de pratiquer leurs professions de façon rentable.

 8) Interdire au cheptel d'accéder aux parcours steppiques durant la période de croissance de la végétation spontanée pour lui permettre d'atteindre son stade de maturité et produire la valeur fourragère souhaitée (du 1er octobre au 30 avril).

 9) A l'exception des périmètres agricoles réunissant les conditions d'une agriculture rentable et reconnus en tant que tels, l'Etat doit interdire, formellement, toute forme d'emblavures et de labours à l'intérieur de la steppe afin de lui préserver son statut juridique «ârch» (bien communautaire).

 10) La structure chargée de gérer les parcours steppiques autorise, uniquement, la communauté pastorale locale à faire paître, à titre gracieux, son cheptel sur les parcours steppiques en totalité ou en partie, durant une période comprise entre le 1er mai et le 30 septembre, si les conditions de pacage et le niveau de dégradation le permettent.

Q.O.: Certains disent que le territoire de Naâma est désertifié, chacun pense à déserter les lieux. Que doit faire l'Etat, d'après vous, pour fixer les populations?

M.K.: Effectivement, le territoire de Naâma est bel et bien désertifié, il l'est depuis le début des années 1980 et que certains éleveurs avaient déserté la steppe bien avant cette date, en fonction des différentes phases du processus d'installation de cette calamité de désertification, à partir des années 1970. A tel point que de nos jours, rares sont les éleveurs qui vivent sur la steppe. La plupart avaient recruté des bergers pour la conduite de leurs troupeaux et se sont installés dans les villes optant souvent pour un commerce parallèle à leurs activités d'élevage. En fait, ils sont devenus de vrais commerçants prêts à tout moment à changer d'activité.

Ce qu'il y a lieu de faire donc c'est de préserver la vocation dans le cadre d'une stratégie de lutte contre la désertification pour maintenir ceux qui sont encore en activité ainsi que les bergers et leurs familles sur les lieux afin de leur éviter de basculer dans la paupérisation et rejoindre les centres urbains gonflant davantage les rangs des misérables réfugiés écologiques.

Q.O.: Votre avis sur les mesures incitatives prises par l'Etat: l'habitat rural, la concession agricole...

M.K.: L'occasion m'a été déjà donnée de dire dans les colonnes de ce même «Quotidien d'Oran», le 26.03.2008, que le fait de permettre aux éleveurs d'accéder au dispositif de l'habitat rural était incohérent avec l'activité du nomadisme dans le cadre du pastoralisme. D'autres types d'abris déplaçables seraient tout indiqués aux nomades et conviendraient parfaitement à leur mode d'organisation sociale, à l'exemple des roulottes. Il me semble que rien ne justifie la construction de biens individuels en dur sur un espace communautaire appelé à être libéré momentanément pour se reposer biologiquement. Mais là où le bât blesse c'est que l'occupation de la steppe, de manière permanente, constitue le facteur essentiel de la désertification. En plus, lesdites constructions constituent, le plus souvent, un alibi pour s'accaparer un morceau d'espace sur la steppe à interdire injustement à l'ensemble de la communauté.

C'est, par ailleurs, une source de conflits entre nomades allant parfois jusqu'à l'irréparable. C'est, également, un précédent grave mettant les pouvoirs publics devant le fait accompli, en cas de mise en place d'une stratégie globale de lutte contre la désertification préconisant un repos biologique incontournable à l'avenir.

En tout cas, la seule mesure permettant à la steppe de régénérer et de récupérer son couvert végétal est sa mise en défens pendant un certain temps (4 à 5 ans) sans la moindre plantation de quoi que ce soit. Je ne vois pas, en conséquence, comment peut-on délocaliser des ménages nomades sédentarisés habitant des constructions en dur?

Toutefois, une telle mesure conviendrait parfaitement aux ménages nomades fragilisés par la désertification et ayant rejoint les centres urbains autour desquels ils se sont installés sous leurs tentes de fortune.

Concernant les mises en valeur de la GCA (Générale des Concessions agricoles), je pense que de telles actions, réalisées en dehors des périmètres agricoles, réunissant l'ensemble des conditions de leur réussite, seraient de graves erreurs et de véritables échecs programmés à l'exemple de ce qui a été fait à Aïn Skhouna, dans la wilaya de Saïda. Je pense qu'une fois que la GCA achève la mise en valeur, elle doit louer pour une longue durée les terres à des particuliers aux enchères publiques. Attribuer un terrain mis en valeur à un jeune inscrit sur les fameuses listes du filet social ou un jeune universitaire nouvellement diplômé et leur demander de réussir, c'est de l'utopie.

Q.O: Un dernier mot pour clôturer cet entretien.

M.K.: Je crois qu'il est grand temps pour les pouvoirs publics, au plus haut niveau, de placer au centre de leurs préoccupations cette calamité qu'est la désertification. Non seulement pour les volets écologique et environnemental, mais surtout d'agir, le plus rapidement possible, afin de préserver la steppe en sa qualité de moyen durable d'existence pour cette importante communauté pastorale. Cela pour lui éviter de basculer dans le chômage et la misère aux conséquences désastreuses d'une part et écarter le risque de perdre un segment productif aussi stratégique de l'économie nationale d'autre part.


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