En cette matinée du 26 mai 1993, sur le parking de sa cité de banlieue d'Alger, Tahar Djaout abaissa la vitre de sa voiture sur laquelle tapotait un jeune individu. Dans son innocence et sa naïveté, l'écrivain ne s'imaginait pas qu'il vivait sa dernière seconde. Dépêché par le FIDA, organisation spécialisée dans l'assassinat d'intellectuels, le terroriste mit fin à une (courte) vie irriguée de grande littérature et de journalisme innovant. Ce fut le point de départ d'une tuerie des hommes de la presse à grande échelle. A elle seule, la corporation perdit une centaine de personnes, dont deux tiers de journalistes. La boucherie ne prit fin qu'avec le démantèlement du FIDA et l'affaiblissement du FIS, parti dont les tueurs tiraient leur légitimité.
Dès le début des années 1990, en pleine ascension, le parti intégriste avait pointé du doigt tous les intellectuels qui, ne partageant pas ses thèses, avaient commencé à alerter la population sur les dangers de son idéologie exterminatrice imprégnée de salafisme primaire et toute entière vouée à détruire l'embryon d'Etat républicain algérien construit depuis l'indépendance pour lui substituer un Etat théocratique. Le leitmotiv des islamistes était : «Qui nous combattra par la plume périra par l'épée.» Ebranlés et empêtrés dans leurs contradictions, les pouvoirs publics ne furent pas d'un grand secours aux intellectuels et journalistes menacés, dont nombre d'entre eux prirent le chemin de l'exil. Tout au contraire, l'Etat prit pour cible la presse sous prétexte de «préservation de l'information sécuritaire», n'hésitant pas, en accord avec la hiérarchie militaire, à saisir et interdire des journaux, allant jusqu'à jeter en prison un groupe de journalistes d'El Watan.
L'imprimatur fut instauré dans les rotatives publiques. Pris entre le marteau et l'enclume, les journalistes se tournèrent naturellement vers la résistance citoyenne qui commençait à se développer au sein de la population : sit-in et manifestations de démocrates et de femmes, émergence de groupes d'autodéfense dans les villages, refus d'obtempérer aux diktats terroristes d'enseignants et de fonctionnaires sommés par le GIA de suivre ses mots d'ordre, etc. Cette résistance eut à s'opposer à un autre front hostile, à l'intérieur et à l'extérieur du pays : les «réconciliateurs» regroupés autour du slogan «qui tue qui '», voué à faire porter la responsabilité du drame que vivait le pays aux militaires. Les grands massacres de 1997 perpétrés par le GIA apportèrent au monde entier la preuve de la folie intégriste, l'autre preuve venant de New York, ses tours jumelles détruites par des terroristes dépêchés par Ben Laden.
Reste que la décrue du terrorisme, début 2000, ne fut pas accompagnée par la reconnaissance par le nouveau pouvoir politique, incarné par Bouteflika, du sacrifice des intellectuels, notamment des journalistes. Celui-ci les traita dès le départ de «commères de bains maures» et leur refuse, à ce jour, tout entretien, y compris ceux du secteur public. Entre harcèlement judiciaire et chantage économique, la presse traversa péniblement la première décennie 2000. Le journal Le Matin fut poussé par les autorités à la disparition, son directeur, M. Benchicou, jeté en prison où il passa trois années. La seconde décennie débuta par une loi sur l'information liberticide. Le sang versé il y a 20 ans par Djaout, Mekbel, Abderahmani et tant d'autres, martyrs de la plume, n'arrive pas à sécher.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ali Bahmane
Source : www.elwatan.com