Alger

Littérature À propos du roman les gens du peuplier d’Arezki metref



Littérature À propos du roman les gens du peuplier d’Arezki metref
Publié le 17.04.2024 dans le Quotidien Le soir d’Algérie

Par Denise Brahimi, professeure des
universités et auteure

Arezki Metref a déjà beaucoup écrit, dans des genres variés, mais il semble y prendre toujours autant de plaisir et ce plaisir est communicatif. On s’amuse beaucoup pendant toute une première partie du livre, qui est de loin la plus développée, et l’on est charmé d’une autre manière par la suite et la fin du livre, qui ne se donne d’ailleurs même pas la peine d’offrir pour finir un véritable dénouement.

L’une des questions qu’on est amené à se poser concerne le lien entre les deux parties du livre, ce qui est une autre façon de se demander, selon une formule familière «où l’auteur veut en venir». Et pour répondre à cette dernière question, la réponse pourrait bien être «nulle part», car la liberté de ton et d’allure de son roman est une sorte de démenti opposé à l’idée qu’un roman devrait suivre un schéma narratif conduisant un individu ou un groupe d’un commencement à une fin.
Ce n’est pas que l’auteur se refuse à toute chronologie, bien au contraire. En fait, celle qui correspond à son narrateur à la première personne correspond à peu près, semble-t-il, à la vie de l’auteur, si l’on s’en tient à quelques événements : naissance juste au début de la guerre d’Algérie, installation à Alger pendant ladite guerre, vers 1957-58, ce qui veut dire que la première partie du livre se passe autour de l’indépendance de l’Algérie, dans les années d’enfance qui la précèdent (OAS inclusivement) et dans les années qui la suivent de très près, alors qu’a pris le pouvoir celui que le livre désigne comme Col Mao, en qui il est très facile de reconnaître le président Ben Bella, ou son sosie puisque la grande fantaisie de l’auteur consiste à lui en prêter un.

De toute façon, ce premier président de l’Algérie indépendante apparaît bien plus dans le livre pour son goût, voire sa passion du football que pour sa politique — bien que ce domaine soit généralement présenté comme très important par les auteurs qui parlent de cette époque ; mais ce n’est pas le choix d’Arezki Metref, en tout cas pas pour ce qu’il transfère de lui-même sur son personnage et qu’il nous laisse le soin d’évaluer.

Ce qui est incontestablement le sujet de toute la première partie est la vie menée par un groupe d’enfants et de jeunes adolescents dans un quartier d’Alger, la cité du Peuplier. On peut sans doute épiloguer sur ce nom et dire qu’il n’est pas sans rapport avec le mot peuple, mais si peuple il y a, ce n’est pas au sens où cette cité serait un lieu des origines, encore moins des racines, la caractéristique commune de tous ceux qui s’y retrouvent, comme par hasard semble-t-il, étant de venir d’un peu partout, par l’effet d’un regroupement hétéroclite ou de migrations internes comme en a provoquées la guerre d’Algérie.

En revanche, il y a bien un trait commun qui les unit et les définit, c’est le partage volontaire et délibéré d’une imagination sidérante, dont on comprend très vite qu’elle est ce qui les fait vivre, à dire vrai leur seule raison d’être avec le football (mais ce dernier fait partie de l’imaginaire autant que de la réalité quotidienne).

Ce flot incessant de récits extravagants, prenant appui sur des noms connus par l’école ou la légende, fait apparaître quelques figures de remarquables jeunes conteurs, dont le souvenir très vif accompagnera le personnage principal pendant toute la suite.

Le goût de la parole et de ce qu’on appelle plus pompeusement l’oralité apparaît comme consubstantiel à la vie qu’il leur est donné de vivre, et qui sans cela serait sans doute des plus maigrichonnes mais qui, grâce à cela, paraît comme d’une foisonnante richesse.

L’entrée dans l’âge adulte ou presque semble bien piètre par comparaison, et d’ailleurs l’auteur n’y insiste pas. Mais le récit trouve un souffle nouveau pour une dernière partie qui s’intitule «Maya» et qu’on pourrait désigner comme sa partie hollywoodienne puisqu’elle commence en effet à Los Angeles dans le milieu du cinéma, dont la jeune et exquise Maya est à l’époque une des plus brillantes étoiles.

Le narrateur qu’on a connu dès l’enfance est amené, par les circonstances imprévisibles de la vie et de ses aléas, à séduire presque malgré lui la célébrissime Maya qui lui demande, par caprice ou par l’effet d’un désir plus profond, de lui faire visiter son pays l’Algérie.
Le voyage qui s’ensuit passe par Paris, c’est-à-dire par le milieu populaire des bistrots que le narrateur a connus en son temps, mais il est évident que Maya n’est aucunement préparée à cette découverte, non plus qu’à celle de l’Algérie elle-même, le tout étant compliqué par le fait que vu sa célébrité elle doit impérativement voyager incognito.
Le narrateur vit donc cet épisode de sa vie sur un mode contradictoire, c’est une chance totalement inespérée et à dire vrai inouïe mais c’est aussi une inquiétude qui le déstabilise, comme s’il n’était plus vraiment apte à s’accommoder d’un imaginaire qui ne correspond plus au moment où il en est désormais.

La mort d’un des plus grands conteurs de son enfance, Baba Salem, est évidemment symbolique : le temps n’est plus où il pouvait faire une telle place au rêve et supporter d’en vivre l’incandescence. Oui, les temps ont changé et nous lecteurs sommes invités à le comprendre sans autre commentaire. Mais les temps ne sont pas seulement ceux d’une vie individuelle, ils sont aussi des moments de l’histoire collective, dans laquelle même un lointain sosie de Col Mao n’aurait plus sa place. Il était peut-être excessif de dire que la politique n’est pas le sujet de ce roman. Elle y est bien présente sous une forme indirecte, voire cryptée.
D. B.
Les gens du Peuplier par Arezki Metref, roman, Casbah Éditions, Alger 2023.

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