Chère Françoise, depuis que je vis en
Algérie, je note tout ce que je vois et tout ce que j'entends, scrupuleusement,
avidement, je ne rate pas une miette de la vie ensoleillée, bizarre et
pittoresque qui grouille et bourdonne autour de moi. Les sens pepétuellement à
l'affût, le moindre objet, le moindre bruit, allèche ma curiosité, la fait
saliver abondamment, la fait haleter de fièvre.
Alors, je me
jette sur monstylo et consigne l'évènement. J'en ai ainsi bourré de notes deux
gros cahiers à spirale. C'est te dire qu'ici, j'ignore ce qu'est l'ennui, mes
journées sont bien remplies ! Ce n'est pas comme en France, où une grisaille
poisseuse et épaisse m'enveloppait de temps à autre, faisant moisir mes os et
ma chair pendant des semaines entières, entraînant ma tête vers les grottes
humides où chantent les voix qui appellent à la mort.
Mais comment quelqu'un pourrait-il s'ennuyer
dans ce foisonnement d'images, de bruits et d'odeurs, dans ce fantastique
bric-à-brac trépidant dans lequel je vis maintenant, qui n'en finit pas de me
surprendre, qui n'en finit pas de me fasciner ? Car chaque instant m'apporte
dans ses flancs son lot de nouveautés qu'il étale devant mes yeux généreusement
comme pour me séduire ! Ah ! Françoise, je prie Dieu, le Clément, le
Miséricordieux, de mettre sur ton chemin un Algérien, comme Farid mon mari, qui
te proposera le mariage ! Mais il faut que tu te convertisses à l'Islam le plus
tôt possible ! Ne perds pas une minute, Françoise ! Car les hommes de ce pays
sont éblouis par les étrangères à la peau blanche qui adoptent leur religion !
Ce n'est pas de l'amour qu'ils ressentent à leur égard, c'est de la vénération
! Presse-toi !
Pour te faire
baver de jalousie et te pousser à te dénicher au plus vite un époux algérien,
un beau brun moustachu, petit et léger, délicieusement inexpérimenté et
maladroit, qui perd les pédales avant de monter sur le vélo, je vais
t'entretenir d'un des traits de caractère qui font ces gens insolites !
Ma chère Françoise, dans la culture de mon
mari, la flatterie occupe une place de choix. Je sais que tu vas m'accuser
d'exagération, je vois d'ici poindre sur tes lèvres cette grimace dubitative
avec laquelle tu as l'habitude d'accueillir mes propos, mais je l'écrirai quand
même, j'affirmerai que pour un Algérien, être régulièrement caressé dans le
sens du poil est un besoin peut-être plus vital que celui de se nourrir ou de
respirer. Pour te dire la chose d'une autre manière, les enfants de ce peuple
sont capables de supporter toutes les misères que tu pourrais imaginer, mais
ils ne survivraient pas une seconde à un manque de flatteries.
Depuis que je suis ici, je les vois tous les
jours aller et venir, discuter et rire, dans des espaces encerclés de tas
d'ordures puantes, zébrés de sachets en plastique de toutes les couleurs, de
mouches harceleuses, de chiens qui errent la gueule ruisselante de salive, de
motos et de véhicules montés par des fous à ligoter, sans la moindre trace de
gêne ou de désapprobation sur le visage. Mais, jusqu'à maintenant, je ne crois
pas avoir vu autour de moi quelqu'un parmi eux vivre plus de deux jours sans cajoleries.
Pourtant, je te le répète encore une fois, la rigueur avec laquelle je les
observe ferait pâlir de jalousie un flic chevronné.
Ma chère Françoise, généralement, lorsqu'ils
se rencontrent, après de longues embrassades enflammées, les Algériens s'échangent
des flatteries. C'est un spectacle inoubliable ! Tu décèles alors sur leur
visage les frémissements délicieux qui inondent leur chair. Ils jouissent, ils
se régalent comme lorsqu'ils mangent un plat de couscous à l'agneau ou
dégustent des gateaux ruisselant de miel.
Ma chère
Françoise, à l'Algérien, tu peux faire avaler les flatteries les plus
volumineuses que tu souhaites. En cela, il rappelle la gueule d'un serpent qui
peut s'ouvrir très largement et avaler une proie de taille phénoménale. Glouton,
il t'en redemandera, non pas avec des paroles, il est timide, mais avec des
yeux humides et grouillants de prières, des joues ramollies, la lèvre
inférieure pendante, il te fera comprendre qu'il désire que ta langue ne
s'arrête jamais de le goinfrer de ces gentillesses sucrées. Mais à aucun
moment, mais jamais, tu ne verras apparaître dans ses yeux les étincelles du
soupçon. Ce n'est pas comme en France où tes paroles sont examinées au
microscope, où tu ne peux jamais prononcer un mot sans faire grimacer ton
interlocuteur ! Oh ! Françoise ! je suis arrivé à la conclusion qu'un escroc
étranger pourrait transformer ces innocents en esclaves dévoués, rampant devant
ses pieds voluptueusement. Il lui suffira de les flatter. Car la flatterie est
pour un Algérien ce que le virus du sida est pour le corps humain : elle
détruit son système défensif. Il n'est alors que consentement, il ne sait plus
refuser, il s'ouvre à tes demandes, et tu peux faire de lui ce que tu désires.
Docile comme un bélier apprivoisé, il te précédera en sautillant de joie sur le
chemin qui conduit à l'abattoir, dans la main le couteau avec lequel tu comptes
lui trancher la gorge. Encore une fois, le doute tortille tes lèvres et plisse
tes yeux ! Tu exiges des preuves ! Très bien ! Voici alors comment j'ai abouti
à ce résultat.
Dans certaines
circonstances, la femme se doit d'employer la flatterie pour obtenir de son
mari l'objet de son désir. Par exemple, lorsqu'elle a envie d'aller papoter
avec une voisine, ou sortir en ville faire un tour et lécher les vitrines.
C'est qu'elle a appris, étant encore jeune fille, qu'un époux Algérien répond
presque toujours par un non à une demande directe. Car, dans la culture de
Farid, dire oui aussitôt fait partie des signes qui caractérisent un homme que
sa femme mène par les oreilles. Dire non est un signe de virilité. Comme les
moustaches. En vérité, c'est plus compliqué que ça, c'est plus profond : j'ai
découvert que l'homme, avant d'accorder la permission à son épouse, attend
d'elle une poignée de succulentes flatteries. Evidemment, la femme sait cela.
C'est un rituel sacré.
C'est pourquoi, afin d'obtenir de son mari ce
qu'elle désire, elle procède comme le renard du conte chantant le plumage du
corbeau qui tenait en son bec un fromage, elle commence par le flatter.
S'il s'agit d'une femme au foyer, elle
préludera par exemple ainsi : «Les hommes de ce pays ne sont plus ce qu'ils
étaient jadis ! Quand le fouet sifflait sans répit aux longues oreilles des
femmes à longueur de journée ! Maintenant, elles sillonnent les rues sans
retenue, parfois dans des tenues qui te donnent l'impression de vivre dans un
pays étranger ! Bientôt, ces dévergondées se promeneront complètement nues dans
la rue ! Où sont les hommes de naguère ? Où sont-ils ? Ah ! si je pouvais
rester tranquillement dans mon foyer ! Mais les obligations, les devoirs qui
nous sont imposés, nous poussent violemment vers ces rues peuplées de barbares
! Et je ne peux quand même pas te demander de tout faire !...»
Si par contre, il s'agit d'une femme qui
travaille, elle lui racontera par exemple qu'une de ses amies lui a dit un jour
: « Tu as de la chance ma sÅ“ur, tu as épousé un bel homme. Dis-moi où as-tu
déniché ce beau gosse ? Surveille-le bien ! je pourrais te le choper un jour !
» Il te faut bien remarquer qu'elle attribue le compliment à une amie. En
effet, l'Algérien se méfie des paroles mielleuses qui appartiennent à son
épouse, mais adore celles qui proviennent de la bouche des voisines, des amies
ou des collègues de celle-ci. Cependant, quelques jours après avoir obtenu
l'autorisation, l'angoisse s'empare de l'épouse qui n'oublie pas de revenir sur
le sujet pour effacer tous les fantasmes dangereux qu'aurait produits
entre-temps l'imagination de son mari : «Au fait, mon amie s'est trompée, il ne
s'agissait pas de toi. Comme elle porte des verres, elle t'a confondu avec une
autre personne.» Car l'Algérien fantasme sans trêve, ma chère Françoise ! C'est
une machine qui n'arrête pas de fabriquer des images. Un Algérien qui ne rêve
pas tout le temps est comme un dinosaure, il n'existe pas. Comme la flatterie,
les fantasmes font partie de la culture du peuple de mon mari. Je t'en parlerai
un jour. J'ai pris sur le sujet des dizaines de notes.
Mais il n'y a pas
que les couples, Françoise, qui respectent le rituel de la flatterie. Farid m'a
raconté que, dès qu'un Algérien est nommé à un poste de responsabilité, tous
les subalternes doivent accourir, pour le submerger de câlineries ! La
cérémonie se divise en deux étapes.
Dans un premier temps, les subalternes
doivent dénigrer tout ce qui a été fait par le prédécesseur. Il faut noircir le
tableau sans lésiner. Ce qui ne veut nullement dire que c'est la vérité ! C'est
la tradition qui veut ça. Après quoi les langues s'occupent de la viande du
nouveau patron. C'est un besoin qui doit être satisfait quotidiennement ! Farid
m'a longuement expliqué que flatter un chef est un devoir à ne pas confondre
avec la flagornerie ! Il m'a dit : «Dans notre culture, pour qu'il puisse
s'adonner convenablement à ses devoirs de responsable, un chef doit être
flatté. Même lorsqu'il s'agit d'un type médiocre, le devoir exige de nous de
lui masser son amour-propre ! Les étrangers ne comprennent pas ce rituel, et
nous jugent avec les lunettes de leurs propres coutumes. Mais Dieu merci, de
plus en plus de femmes étrangères se convertissent à l'Islam ! Elles seront les
porte-parole de notre civilisation ! Au fait, Françoise s'est-elle décidée ?»
Mais il est temps
maintenant, Françoise, que j'arrête ce flot de paroles qui jaillit de mon
gosier ! J'aurais aimé te parler encore des Algériens et de la flatterie, mais
mon mari me demande. De temps à autre, il me demande de lui parler en Français
! Il adore m'entendre gazouiller en notre langue ! Ses yeux s'illuminent, son visage
s'épanouit, et il murmure : « Encore, Lise, encore ! Je t'en supplie ! ne
t'arrête pas ! Continue! Oh ! oui ! Oh ! oui ! Ce ne sont pas des paroles qui
sortent de tes lèvres, ce sont des merveilles ! Oh ! Mon Dieu ! Quelle
délicieuse langue !»
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com