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Lettre de province



Lettre de province
[email protected]/* */Il était habituellement écouté mais jamais cru sur parole. Politicien madré chez qui la ruse verbale l'emporte sur la scrupuleuse vérité, il a fini par en faire un excessif usage, en toutes circonstances. Jusque-là , l'opinion savait à qui elle accordait une oreille distraite lorsqu'il s'exprimait. Recevant avec une certaine incrédulité ses cycliques imprécations, elle tenait ses propos pour ce qu'ils cachaient. C'est-à-dire les préparatifs d'une manœuvre politicienne destinée, soit à déstabiliser une adversité installée aux manettes du pouvoir, soit à conditionner l'opinion en vue d'un changement de cap radical. D'ailleurs, durant deux décennies au moins, Ouyahia ne s'aventurera guère là où il risquait d'altérer sa notoriété de girouette politique. Anticipant sur les changements de vents, il devançait chaque fois tous les «météorologues» attitrés pour s'attribuer les mérites de la prochaine démarche tout en profitant de la circonstance pour dénoncer les archaïsmes de la politique présente.En recourant à la stigmatisation comme principale musique de ses propos, il prenait cependant soin à ne jamais transgresser les lignes rouges au-delà desquelles il risquait d'être rappelé à l'ordre.Mais alors que s'est-il passé en lui pour qu'il s'érige en féroce imprécateur lors de la récente opération médiatique dont l'essentiel était consacré à la politique migratoire en vigueur et aux prétendus périls que représentent les contingents de migrants subsahariens errant sans contrôle ni aide dans les terrains vagues de nos villes ' Etait-il nécessaire qu'un homme politique dont la proximité avec le chef de l'Etat oblige pourtant à une certaine retenue, tienne des propos choquants au sujet de ces exodes successifs vis-à-vis desquels la responsabilité de l'Algérie est moralement entière ' Sûrement pas pour peu que l'on fasse une rétrospective à propos de l'origine de ces mouvements migratoires. Car, «si le Maghreb a cédé au fantasme de l'invasion subsaharienne c'est surtout sous l'influence européenne», constatait, en 2005 déjà , une spécialiste auteure d'un essai intitulé «le Maghreb sous influence».A travers les objectifs consignés dans la formule-clé qui consiste à lutter contre «l'immigration, le terrorisme et la criminalité organisée», le processus de Barcelone n'avait-il pas mis pernicieusement en concomitance la douloureuse migration avec la criminalité 'C'est d'ailleurs ce texte-là que l'Algérie signera à Valence en 2002 alors qu'elle savait qu'il relevait du chantage. Mais alors où se trouvait à cette époque et plus tard (2005) le petit Tartarin qui aujourd'hui expose son faux patriotisme en fustigeant «ceux qui nous parlent des droits de l'Homme, je leur dis que nous sommes souverains chez nous» 'Cet Ouyahia qui se dédouane des relents de xénophobie que charrient ses amalgames était en ce temps-là , d'abord ministre d'Etat, ministre de la Justice puis chef du gouvernement ! Autant lui reprocher désormais son cynisme lorsqu'il aborde un douloureux malheur humanitaire et surtout sa posture mensongère. Spécialiste de la contrefaçon il fait partie de ces officiels qui «tout en se voilant la face continuent à parler de “transit” pour se dispenser de prendre acte d'une réalité sociétale nouvelle et d'en assumer les conséquences en termes de réponses juridiques et sociales»(1). Alors que l'ensemble des accords euromaghrébins avaient pour socle la transformation des Etats de la rive sud de la Méditerranée en «sous-traitants» de la sécurité des frontières extérieures de l'Europe, l'on n'a pas de souvenir qu'un Ouyahia et même le diplomate Messahel récusèrent à un moment ou à un autre cette infâmante contrainte. Celle qui fit de l'Algérie un Etat supplétif et même «heureux de l'être» dans la mesure où le pouvoir d'Alger recevait en contrepartie de son zèle le droit de violer dans une impunité totale, toutes les constitutions qu'il désirait. D'ailleurs le géographe Ali Bensaâd insiste sur ce déni de réalité qui écrit-il «”? sert surtout aux pays maghrébins à occulter le fait qu'ils reproduisent, voire aggravent, à l'égard des migrants africains, les ségrégations subies par leurs propres migrants en Europe alors que les blessures en sont toujours vivaces dans la mémoire collective»(1). Concrètement ce mimétisme méthodologique ne tarda pas à devenir un gage de la part de ces Etats assujettis à certaines besognes. C'est ainsi que l'Algérie, qui n'avait pourtant pas modifié son arsenal juridique, procéda en 2002 (quand Ouyahia était garde des Sceaux !) à quatre mille arrestations principalement des Maliens, Burkinabés, Ghanéens, Sénégalais, Nigériens et Camerounais(2). Transformée de fait en zone tampon, où se joue le sort des migrants, l'Algérie obtempéra à ce «partenariat exigeant» au point où certaines statistiques estiment à 150 000 le nombre de clandestins subsahariens. Condamnés à la rétention sur les rivages de l'Algérie sans que le pouvoir d'Alger réagisse et interpelle notamment la France au sujet de sa contribution matérielle afin de leur créer des conditions de vie décentes, ces populations de l'errance sont odieusement devenue la thématique d'une cruelle discrimination de la part de quelques clans politiques qui agitent injustement le risque terroriste traversant l'immense Sahara tout en s'accommodant de bons sentiments vis-à-vis de la migration «syrienne» cette patrie fondatrice de Daesh. C'est d'ailleurs ainsi qu'il est nécessaire de comprendre ce genre de distinguo entre les natifs de la terre du Cham et les natifs des forêts peules. Car dans un contexte de lutte antiterroriste et de géostratégie européocentristes, le Maghreb est en mesure d'absorber socialement la communauté arabo-syrienne tout en étant dans le devoir de «cantonner» sous haute surveillance les cohortes venues des confins situés au-delà du Sahara. C'est ce que laissait entendre et comprendre cet Ouyahia qui feint d'ignorer que de substantiels travaux universitaires sur le sujet des migrations subsahariennes avaient été effectués autour de l'année 2005. Hélas pour l'Algérie, ces spécialistes superbement ignorés en haut lieu auraient pu éviter cette honteuse éclaboussure qui commence à affecter la glorieuse image du génie national. Celle qui nous attribue la détestable réputation de nation apartheid. Surtout lorsqu'un trublion politique en mal de notoriété s'arroge le privilège du patriotisme alors qu'il n'est pas à la hauteur morale d'une Algérie historiquement africaine.Boubakeur Hamidechi(1) In Les migrations transsahariennes, une mondialisation par la marge.'par Ali Bensaad. Revue Maghreb – Machrek – automne 2005.(2) Le Maghreb sous influence Delphine Perrin. In revue Maghreb Machrek.
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