«Revenir, c'est pourrir un peu!» Kurzas
«Ce temps est mort, bien mort!» soupira Da Meziane. «Il fut un temps où les pères de famille étaient heureux de marier leurs filles. Tu ne peux pas savoir combien était cher le célibataire aux yeux d'un chef de famille. Surtout si la famille du parti désiré possède de bonnes terres. On faisait carrément la cour au fils à marier. On priait pour que ses yeux se posent sur la douce colombe qui fait des va-et-vient incessants entre la maison et la fontaine, une cruche sur la tête, la taille gracile dans une robe qui la moulait. Combien de pauvres gars se sont fait prendre à ce jeu qui ressemble plus à un défilé de mode. La fille ne sortait pas sans être instruite des nombreux conseils de la grand-mère qui maîtrisait tous les artifices de la séduction... c'est du passé! Maintenant, les jeunes se voient durant les fêtes et apprennent à se connaître au lycée. Et puis, maintenant, on cherche surtout si le jeune homme a une bonne situation dans le commerce ou dans l'administration. Avant, celle qui épousait un instituteur ou un postier, même naturalisé, décrochait le gros lot. Maintenant, c'est l'émigré, la perle rare!»
«Chaque époque a ses propres valeurs, répliqua Da Mokrane. De notre temps, l'émigré était considéré comme un pis-aller. A présent, les gens cherchent à tout prix à s'installer là-bas, à changer de nationalité. Ce qui était vu hier comme un blasphème est considéré à présent comme un acte héroïque. C'est triste de se rappeler que des jeunes ont donné leur vie pour préserver la dignité des hommes de ce pays. Cela crée souvent des situations cocasses. Tu te souviens de notre voisine Z... qui avait épousé M..., celui qui a passé toute sa vie à Paris. Arrivé à la retraite, le vieux M... voulait rentrer au pays pour s'occuper de ses champs et attendre sagement la mort en compagnie de sa légitime. Eh bien, sa légitime a refusé de le suivre au pays. Elle lui a dit qu'elle préférait pousser son dernier soupir à la Porte de la Chapelle plutôt que d'agoniser entre l'olivier et la rocaille. Elle ne voulait pas quitter le confort douillet auquel elle s'était habituée des années durant. Elle connaissait trop bien la différence des qualités de vie entre ici et là-bas. Elle disait à qui voulait bien l'entendre, qu'une personne qui vit en Europe a quatorze fois plus de chance de réussir que quelqu'un qui croupit ici. Cela se vérifie dans les rapports des monnaies. Notre argent ne vaut pas grand-chose et la devise est courtisée autant que l'émigré(e). Quand on apprend que beaucoup de nos anciens ministres se sont installés dans l'ancienne métropole, il y a de quoi douter de l'avenir dans ce pays. Tant qu'on est jeune, cela peut être vrai, mais à voir la différence dans la qualité des soins, on réfléchit deux fois avant de revenir ici. Je connais plusieurs cas de nonagénaires qui ne sont restés là-bas qu'à cause des soins qu'on leur prodigue. S'ils étaient revenus, il y a longtemps qu'ils seraient morts.
Par contre et heureusement, il y a des gens courageux qui reviennent s'occuper des champs qu'ils ont délaissés des années durant. Si Mouh, qui est resté quatre décennies à Alger et qui a vivoté comme employé de mairie, laissant ses oliviers aux soins de ses frères qui les ont exploités sans jamais faire le moindre geste à son égard, comme lui offrir une part de l'usufruit de ses arbres, eh bien, il est revenu cette année et a exigé de ses frères sa part de récolte d'olives. C'est que le prix du précieux liquide a diablement grimpé!»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com