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Les raisons d'une désaffection



Les raisons d'une désaffection
La journée, l'horaire, tout paraissait favorable. Pourtant en cet après-midi, certes pluvieux, du 8 mars, ils ne furent pas nombreux à prendre place dans la salle de la Cinémathèque. Une affiche invitait pourtant à venir débattre du film de Mohamed Chouikh « La citadelle ». Sorti en 1988, le long métrage où on revoit avec émotion le cheïkh du bedoui Djillali Aïn Tedles qui campait, pour la première fois, un rôle au cinéma, et d'autres comédiens disparus (Momo, Sirat Boumediene, Sissani...), est une réflexion sur la dure condition féminine. Le titre en lui-même se voulait métaphore. Le drame que vivent les femmes et les hommes de ce village isolé (le film a été tourné du côté de Relizane dans un village portant justement le nom d'El Kelaâ) n'a rien d'historique. Dans la forme sinon dans le fond, de nombreux problèmes comme le détournement de la religion, la violence, la tartufferie se posent toujours et méritent encore d'être débattus. Mais les temps ont changé même si quatre ou cinq personnes prirent tout de même la parole. Parmi la maigre assistance, un homme pousse un soupir. Il semble avoir bien connu le temps où pour espérer avoir une place à la Cinémathèque, « il fallait parfois venir une ou deux heures à l'avance ». Les Algériens se détournent de ce lieu. « On n'aurait jamais imaginé une salle aussi vide, avec une trentaine de personnes tout au plus », regrette le vieil homme.Une semaine plus tard, autre décor. Le siège de l'association El Djahidia aux murs suintant l'humidité s'apprête à accueillir un conférencier. Mohamed Arezki Ferrad ne viendra pas pourtant. Le chercheur connu pour ses interventions médiatiques autour de la politique, de l'histoire aura été, explique-t-on, retenu par la neige. La cafétéria grouille de monde mais il semble que la plupart sont des habitués des lieux, sans plus. Hormis une dizaine de personnes, on ne se pressait pas pour entendre l'ex-député évoquer le parcours de l'historien Abu El Kacem Saâdallah. « Les gens ont perdu le goût pour la culture. J'ai offert ma plaquette de poésie à des gens qui n'ont même pas pris la peine de la lire », tempête un poète qui vit à Koléa. « Il nous arrive d'organiser des récitals où l'on compte deux ou trois personnes dans la salle en comptant le poète », plaisante-t-il à défaut de pleurer.Signe des tempsC'est un fait visible à l'?il que les Algériens ne courent pas les conférences. Même s'il faut relativiser le jugement s'agissant de grosses « pointures ». Yasmina Khadra ou El Qarni ne risqueraient pas de discourir dans des salles vides. Il suffit de faire un tour à l'Institut français où la salle de conférences est souvent bondée pour trouver un public avide de découvertes et de discussions. La qualité des invités attire. « Il faut aussi qu'un conférencier ait des choses à dire ou bénéficie d'une visibilité médiatique pour que les gens viennent l'écouter », nous confie un habitué des rencontres littéraires. Il déplore qu'aujourd'hui cette tendance à inviter « n'importe qui à parler de n'importe quoi ». Il regrette aussi que le palais de la culture Moufdi-Zakaria et Riadh El Feth soient des endroits excentrés. Une première raison à cette désaffection paraît être la coupure entre les universités, les lycées et les lieux de culture. Les ciné-clubs n'existent presque plus. Les deux univers se tournent le dos et, pire, les jeunes d'aujourd'hui gavés d'images venues d'ailleurs n'ont qu'une vague connaissance de la culture nationale. Dans le domaine musical, les rappeurs étrangers surtout s'avèrent de sérieux concurrents aux nôtres. Ils sont nombreux les adolescents à n'avoir jamais entendu parler de Lies Salam ou d'Ahmed Rachedi. Il faut sans doute voir aussi dans ce désintérêt l'effet des réseaux sociaux. Ces derniers sont devenus la nouvelle agora pour se rencontrer, polémiquer et se chamailler. « Il y a aussi le fait que sur le net, on peut découvrir beaucoup d'informations et d'analyses auxquelles on ne pouvait accéder dans le temps, que par la fréquentation des salles de conférences ». Signes des temps, les salles qui faisaient courir les étudiants à Alger, comme le Capri, sont fermées et cadenassés. Et peu de jeunes pourraient situer la salle des Actes où des sommités dans divers domaines de la connaissance se sont succédé.


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