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LES OUBLIES DU BONHEUR, DE LARBI BENNACER Le souffle généreux de la vraie littérature



LES OUBLIES DU BONHEUR, DE LARBI BENNACER                                    Le souffle généreux de la vraie littérature
Larbi Bennacer a à son actif deux romans et un recueil de poésie, tous trois publiés en 2011 par les éditions Persée (Aix-en-Provence, France). Des œuvres qui révèlent un nouvel écrivain au talent prometteur et qui mériterait d'être mieux connu du lectorat algérien.
A sa décharge, il y a le fait d'être venu tardivement à l'écriture, une intrusion opérée surtout sans bruit, loin de la place d'Alger. Sans compter qu'il est le poulain d'un éditeur étranger qui ne figure pas parmi les noms prestigieux généralement référencés. Bref, la discrétion et l'incognito ne l'ont pas empêché de pénétrer dans le monde de la littérature par la grande porte. Son premier roman, La douleur d'aimer, bourgeonnait déjà de fleurs scripturaires aux couleurs de modernité et de liberté. Une écriture polyphonique qu'il confirme par la publication de L'important c'était la rose, aussi un premier jet mais dans l'art poétique cette fois. Larbi Bennacer poursuit la belle aventure et, dans sa lancée, signe Les oubliés du bonheur. Ce deuxième roman lui permet d'intégrer définitivement l'espace ouvert de la vraie création littéraire, c'est-à-dire celle de dimension universelle qui a l'élément humain comme matrice. Car, en même temps que d'être attentif, à l'écoute de la société dans laquelle il vit, l'auteur donne à lire une histoire rendue vivante et passionnante par les personnages du roman. Les sujets qu'il traite ne vivent, eux aussi, qu'à travers les personnages. Avec Les oubliés du bonheur, l'écrivain nous tend donc un miroir qui reflète toute la gamme des sentiments humains, toute l'étendue et la complexité des liens (parfois souterrains) que tissent les êtres entre eux et avec leur environnement. Pareille toile est rendue plus riche et plus solide par les paradigmes qui véhiculent les valeurs universelles et la part de rêve auxquelles les lectrices et lecteurs du monde entier peuvent s'identifier. Tel ce passage, à la fin du livre, qui est une clé de lecture parmi d'autres : «Dans ce face-àface tant attendu, leurs regards en disaient plus long que le plus éloquent des discours. Deux êtres qui avaient eu amplement le temps de dire adieu à leurs dernières illusions. Ils allaient devoir réapprendre à vivre et à espérer... à croire en l'autre et à avoir confiance en l'avenir... du moins ce qu'il en restait !» Une fin ouverte, plutôt optimiste ' Oui, et cela résume le roman. Un peu comme le mot de Victor Hugo qui disait : «Le jour sort de la nuit comme d'une victoire.» Entre-temps, le lecteur a appris à connaître Salim Nibel, le héros de l'histoire. Il le suit pas à pas dans son cheminement — un parcours qui épouse les cinquante années d'histoire de l'Algérie indépendante — jusqu'aux heureuses retrouvailles avec Mina, son amour de toujours. Bonheur des mal partis... Dans l'épilogue, le couple est même projeté dans le futur : deux octogénaires qui, désormais, font partie d'une espèce en voie de disparition. Cette «espèce en voie d'extinction», dans la société à venir, ce sont bien sûr «les montagnards », prédit l'auteur. Et pourtant, l'histoire commence tout autrement, avec un décor bucolique et un rythme monotone qui ne présageraient en rien des bouleversements qui allaient suivre et les rebondissements de l'intrigue. Salim est né à Leghrib, «un petit village paisible» où on «vivait dans la simplicité, en accord avec la nature ». Il y fait ses premiers pas dans la vie, au lendemain de l'éprouvante guerre de Libération nationale. Enfance et adolescence vécues parmi les siens, des gens ordinaires mais emplis de sagesse : puis études secondaires et universitaires à Alger. C'était l'époque où les petites gens des villes et des campagnes savaient apprécier la vie dans sa simplicité. A travers les péripéties du héros et des autres personnages du roman, Larbi Bennacer nous restitue toute la symbolique et l'atmosphère de cette Algérie d'antan. Alger, par exemple, était une capitale ouverte et tolérante, cosmopolite et vivante. Salim part à la conquête de la ville blanche. Il accélère son apprentissage en se lançant dans le commerce. Mais déjà, les signes précurseurs des changements radicaux qui affecteront la ville et le village sont là, présents, dans cette société des années 1970. L'intrusion de l'argent, le développement de nouveaux rapports marchands, l'évolution du système de gouvernance et l'exode rural entre autres induisent des effets pervers dans la psychologie même des individus, affectent leur comportement. Malaise et désenchantement chez Salim qui, pourtant, peut se targuer d'être un modèle de réussite : «La différence entre celui qui se cherche encore et celui qui s'est trouvé ne dépendait pas, il allait l'apprendre, de la simple réussite matérielle. Il lui manquait toujours ce petit quelque chose d'indicible sur lequel il n'arrivait pas à mettre un nom.» Et dire qu'il avait failli intégrer la caste des privilégiés de la nomenclature ! Heureusement pour lui, sa naïveté et son innocence l'ont empêché de se brûler les ailes au contact de ces gens de la haute société. De retour au village, le jeune homme au destin singulier constate, amer, que «les farouches aigles des montagnes qu'étaient ses habitants se transformaient peu à peu en pies voleuses... de pitoyables banlieusards»! Que de rêves fracassés sur les récifs de la société patriarcale ! Ici, l'individu n'a aucun droit d'aimer et d'être libre de ses choix. Ah ! tous ces oubliés du bonheur. La course effrénée à l'argent, au pouvoir et aux privilèges de toutes sortes ont façonné le nouvel homme qui, aujourd'hui, ressemble à la créature de Frankenstein. Salim Nibel, lui, allait payer «un prix très cher, pour avoir perdu de vue les valeurs et principes dans lesquels il avait été élevé». Pour sa rédemption, il vivra comme un ermite un peu fou au village. Pendant que tout change autour de lui, à une vitesse vertigineuse, il se confine dans son célibat prolongé. A l'orée de ses cinquante ans, il se décide enfin à prendre son destin en main et vivre sa vie... En plus de l'œil du sociologue et de l'oreille du psychanalyste qui donnent corps et profondeur à son roman, Larbi Bennacer a le don d'émouvoir le lecteur tout en le tenant en haleine. Un livre au souffle généreux et qui nous réconcilie avec l'humain, quel qu'il soit à travers le monde.
Hocine T.
Larbi Bennacer, Les oubliés du bonheur, roman Editions Persée 2011, Aix-en-Provence, France, 276 pages, 20,79 euros.
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