Alger - A la une

Les oiseaux annonciateurs de la tempête



L'un des films les plus censurés en Algérie ces derniers temps a été projeté, samedi, au siège d'Amnesty International à Alger en présence de la réalisatrice. Fragments de rêves est un documentaire poignant qui portait déjà les germes du mouvement de février.D'Alger à Ouargla en passant par Tébessa, Bahia Benchikh El Feggoun parcourt une géographie de luttes et de colères et tend la caméra et la perche à quelques-uns de ces révoltés connus ou anonymes qui ont tenté de changer les choses.
Tourné entre fin 2011 et début 2012, Fragments de rêves ne s'attribue aucune mission de recensement ou de didactique, et c'est sans doute de cela qu'il tire sa force. Alternant vidéos tirées du net, témoignages filmés par Bahia et séquences quasi-oniriques d'errance et de paysages urbains délabrés, le film radiographie les frémissements d'une colère généralisée, se traduisant néanmoins par des résistances parcellaires et isolées.
A Alger, un jeune supporter du CRB exprime à sa manière son ras-le-bol d'un pays paralysé et métastasé par la rapine et la « hogra ». Avec des milliers de personnes, il chante dans les stades les pamphlets anti-pouvoir qui continuent, à ce jour, de former le corpus poétique contestataire le plus populaire en Algérie.
A la veille des élections législatives de mai 2012, il se filme avec ses copains en train d'arracher des panneaux électoraux. Au lendemain des émeutes baptisées complaisamment par beaucoup « émeutes du sucre et de l'huile », ce jeune extrêmement politisé et lucide exprime, avant de prendre la barque vers l'Europe, son v?u de voir « la totalité du peuple algérien dans la rue ».
Ecrit et filmé au rythme du poème Le droit de rêver d'Eduardo Galeano, le documentaire nous plonge ensuite dans un décompte macabre de personnes s'étant immolées par le feu comme dernier geste politique dénonçant leurs conditions socioéconomiques.
L'Algérie vivait en cette année 2011-2012 une misère paroxysmique tant au niveau politique que social mais le soulèvement n'avait pas encore assez fermenté pour déferler sur le pays. A l'époque, on assistait au contraire à des luttes éparpillées, souvent snobées par les autres segments de la société à l'instar du mouvement des médecins résidents, sauvagement réprimés.
Bahia fait témoigner deux d'entre eux qui ont dressé un réquisitoire implacable contre les conditions dans lesquelles ils exerçaient leur métier. Plus au sud, à Tébessa, le poète et journaliste radiophonique Adel Sayad pleure, quant à lui, devant son ordinateur en regardant le fameux extrait Jeddi amazigh de la pièce Babor ghraq. Persécuté par sa hiérarchie en raison de son combat pour une radio de qualité, déprimé par la morosité sociale, il organise des funérailles symboliques pour ses poèmes et raconte la détresse psychologique de tout un pays.
Au Sud, le mouvement des chômeurs bat son plein et pointe l'une des dérives les plus spectaculaires de la politique économique de ces dernières décennies. Vivant dans la région la plus riche d'Algérie, des centaines de milliers de jeunes sont sans emploi. L'un d'eux, Tahar Belabbas, figure charismatique du mouvement condamné par la justice pour son militantisme, dissèque les raisons de la colère.
Avec le recul, le film de Bahia Benchikh El Feggoun apparaît comme une généalogie poétique et cinglante du soulèvement du 22 février quand il promettait d'être la révolution politique et sociale tant attendue. Admirablement rythmé, bien qu'on regrette la baisse de tempo dans la dernière partie, assumant pleinement une esthétique crépusculaire et mélancolique, sublimant des personnages courageux et quasi-romanesques, mettant en avant la substance sociale de toute révolution, Fragments de rêves est pour tout cela une ?uvre hautement politique.
S. H.
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