
5 juillet 1962-5 juillet 2012. Cinquante ans d'indépendance de la France coloniale. Un demi-siècle d'expérience algérienne de développement inégal et inégalitaire. Cinq décennies de construction inachevée de l'Etat-nation. Autant de temps pour l'échec multiforme renouvelé. Autant d'années d'édification nationale gigantesque, mais qui n'a pas fait de l'Algérie une économie prospère hors rente pétrolière, une société moderne et une démocratie véritable. Le temps de l'indépendance de l'Algérie a vécu ses noces d'or sans pour autant qu'elles furent de porcelaine, d'émeraude ou de cachemire ces noces. Cinquante ans après, la dissociation entre l'Etat et la nation est une réalité. Impasse historique, désarroi national. Si les martyrs de la guerre d'indépendance revenaient cette semaine, comme l'avait imaginé le romancier-moudjahid Tahar Ouettar, ils se diraient voici venu le temps de passer de l'indépendance de l'Algérie à la libération de l'Algérien. Ils verraient alors que le pays n'a plus d'usines. Qu'il importe tout ou presque, jusqu'à la moindre bille de roulement, jusque au moindre rivet. Ils constateraient aussi que le pays possède, partout, des universités et des écoles. Fabriques de chômeurs qui ne produisent pas de la valeur ajoutée pour la recherche-développement. Ils verraient également qu'il y a des dizaines de milliers de kilomètres de routes, qu'il y a même une autoroute. Des hôpitaux en nombre mais un système de santé partout sinistré. Là où ils auraient à dresser l'inventaire du cinquantenaire, Larbi Ben Mhidi, Abbane Ramdane, Mhamed Bouguerra, Mostefa Ben Boulaid, Didouche Mourad et bien d'autres chahid anonymes, réaliseraient que les dépenses compulsives des gouvernements ont généré la quantité, bien plus rarement la qualité. Et s'ils lisaient un célèbre quotidien parisien, ils noteraient que leurs successeurs à la tête d'un Etat dépensier, ont, à coups de pétrodollars, fait l'éloge de la quantité dispendieuse, édulcoré et sublimé leur bilan. Ils Noteraient que cet Etat, héritier en matière électorale de Marcel-Edmond Naegelen de la SFIO, organise des scrutins pour mieux retarder l'avènement de la démocratie. Ils observeraient vite qu'il y a des partis sans militants, sans idées et sans perspectives autres que celle de servir d'alibi pour un pluralisme factice. Nos glorieux martyrs sauraient ainsi que le pays est gouverné par un régime cacochyme et des élites grabataires, mais est dirigé par la main invisible d'un système indéfinissable. Un système insaisissable qui parvient toujours à se régénérer en reconduisant le statu quo ante et en renouvelant l'échec reproducteur du système. Leur sagacité les aiderait à voir, d'autre part, que les maisons de Dieu prolifèrent comme les champignons dans les sous-bois. En même temps qu'une multiplication du nombre d'illuminés de la foi et de producteurs de fatwas online, sur satellites en délire salafiste et dans les colonnes commerciales de journaux bigots. Ils auront donc rencontré une société bloquée et un pays jeune mais dirigé par une gérontocratie qui tient toutes ses manettes civiles et militaires. Sur Internet, ces héros revenus du sommeil du juste, visionneraient le fameux discours du 8 mai 2012 de leur ancien compagnon de lutte, le moudjahid Abdelkader Mali. Dans un élan d'extra-lucidité révolutionnaire, celui que le génie populaire appelle affectueusement «Tab djnanou», a dit à Sétif que sa génération «tab djenanha». C'est-à-dire que les vergers de la Révolution ont vieilli assez pour amorcer le mouvement irrésistible de leur crépuscule biologique et de leur déclin politique. Après avoir entendu donc le discours du dernier représentant du clan historique d'Oujda, les célèbres martyrs, conduits par Larbi Ben Mhidi, lisent ensemble une lettre patriotique du militant culturaliste berbère Othmane Tazghart. Dans cette missive aux «pères de l'Etat algérien moderne», l'ancien du Mouvement Culturel Berbère (MCB) les conjure notamment de «ne pas partir sans avoir réglé leurs conflits en suspens». C'est alors que l'homme assassiné par le sinistre général Paul Aussaresses lors de la Bataille d'Alger, s'est souvenu avoir dit lui-même, en février 1957, que «lorsque nous sérions libres, il se passerait des choses terribles ; on oublierait toutes les souffrances de notre peuple pour se disputer les places et ce sera la lutte pour le pouvoir.» Après cette téléportation dans le temps et dans l'espace, Larbi Ben Mhidi et ses frères d'armes décident d'envoyer la lettre de Othmane Tazghart à leur ancien compagnon de la Wilaya V, présentement chef de l'Etat et commandant suprême de ses forces armées, le seul vrai ilot de développement prospère du pays. Ils se sont dit peut-être que le commandant Abdelkader Mali trouverait révolutionnaire l'idée d'aller vers une vraie réconciliation nationale. Pas celle qui a organisé l'amnésie nationale en 2005. Peut-être que, cette fois-ci, avec l'aide de l'armée, il effectuerait une opération de solde de tout compte qui mettrait définitivement fin à la légitimité historique qui a souvent servi de carburant pour le moteur politique du régime. Une opération patriotique de la dernière ou de la première chance, qui mettrait le pays sur la voie républicaine de la démocratie. C'est un rêve que les martyrs ont fait avant le 5 juillet 1962. C'est un rêve que nous, grâce à eux, nous faisons le 5 juillet 2012. Pour que l'Algérie ne connaisse pas un jour son «printemps arabe».
N. K.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Noureddine Khelassi
Source : www.latribune-online.com