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LES FINALITES DEMOCTRATIQUES, SOCIALES ET CULTURELLES DE L'UNIVERSITE



DECLASSEE socialement et mal classée sur l'échiquier international, l'Université algérienne est plongée dans un profond malaise jusqu'à perdre sa vocation. Des universitaires, chacun dans sa discipline, décryptent l'état des lieux et ouvrent des pistes pouvant lui redonner sa place de choix.Nous sommes un certain nombre d'universitaires à tenter de débattre de l'Université et de la recherche scientifique publiquement. Refusant le principe des commissions occultes, nous pensons que nous le devons à notre société, comme aux responsables du secteur, car nous sommes pour une université publique. De plus, il nous semble que nous devons contribuer à définir l'Algerie nouvelle en émettant des constats et des propositions concernant notre secteur d'activité.
Qu'est ce qu'une université publique ' Le terme université renvoie à l'idée qu'il existe une communauté d'enseignants, d'étudiants. Ce terme est emprunté au latin médiéval, il est apparu sous la forme d'Universitas entre 1214 et 1218. En Europe cette institution prend naissance au XIe siècle. Au Maghreb, la Zitouna fut fondée en 737, la Quaraouiyine en 859.
Elles furent suivies en 970 par l'université d'El-Azhar. Nous devons aussi citer les grands centres intellectuels que furent la Qalaa des Béni Hammad, Kairouan, Tahert, Béjaïa, Tlemcen. L'enseignement, les débats qui s'y déroulaient ont, partout, d'abord concerné une élite. En Algérie, durant la période coloniale, l'université d'Alger fut fondée en 1909. Elle a été précédée de la création de quatre écoles spécialisées : l'Ecole de médecine et de pharmacie, l'Ecole des sciences, l'Ecole des lettres et l'Ecole de droit.
M. Belin, recteur d'Alger, écrit en 1880 : "L'Ecole de droit d'Alger [...] est chargée d'exposer le détail de la législation algérienne et d'en justifier, pour ainsi dire, la nécessité. Elle doit, de plus, initier aux coutumes d'une population que la loi française est appelée à régir seule un jour, les jeunes gens qui demain, dans notre colonie, appartiendront à l'administration, à la magistrature ou au barreau." (1)
Dans cette université, si un Européen sur 227 est étudiant en 1953-1954, seulement un musulman sur 15 341 l'est à la même époque. (2) Il faut savoir que, en 1954, si la population musulmane d'âge scolaire était de 1 990 000, le nombre d'enfants musulmans scolarisés : 293 117, soit 15 % de jeunes musulmans, était scolarisé.(3) C'est donc après l'indépendance, que l'université algérienne voit le jour. D'abord du fait de la communauté qui y a eu accès.
Aujourd'hui, on compte dans notre pays, selon le ministère de l'Enseignement supérieur, 50 universités, 13 centres universitaires, 2 annexes universitaires, 53 écoles et instituts supérieurs. Cette institution est dite publique parce qu'elle est contrôlée et financée par une collectivité publique et qu'elle est ouverte à toutes et à tous. Il est vrai, aussi, que, de plus en plus, sont créés en Algérie des instituts privés qui sont consacrés à l'enseignement du marketing, du management, de la gestion, de l'informatique. On observe donc que l'Etat, ici, délègue au secteur privé la possibilité de formation de sa force de travail.
Sur ce terrain donc l'université algérienne est de moins en moins publique et obéit à des logiques qui ne concernent pas la société mais des entreprises. L'institution se transforme dans ses contenus, dans ses rapports à la société. Elle n'est plus publique.
Car c'est là que se trouve le sens ultime du terme "université publique", une institution qui se pose les questions issues de sa société et qui pense pour demain, qui projette et donne à la société et aux décideurs les éléments de la décision au bénéfice de l'ensemble de la collectivité. L'heure est venue, elle a tardé à venir, pour notre pays, de sortir des débats sur les flux et de nous pencher sur les rôles de l'université dans notre pays.

Université et obscurantisme
Il me semble que la première de ses fonctions est, au-delà de la seule transmission des savoirs, de produire des savoirs, de faire se dissiper l'obscurité qui règne dans notre rapport au monde, de le rendre intelligible. En répondant à cet objectif, l'université combat l'obscurantisme, elle échappe à une définition utilitariste de son rôle.
Car ceux qui lui allouent cette fonction correspondent à ce que Pierre Bourdieu dénonçait en 1999 "l'obscurantisme est revenu mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison. Face à cela, on ne peut pas se taire".(4) L'université algérienne que nous appelons de nos v'ux doit échapper au but qui lui a été longtemps alloué de gestion d'une jeunesse exclue de la pensée du monde. Elle doit se donner pour objectif des finalités démocratiques, sociales et culturelles.
Démocratique car elle paye alors sa dette d'offrir un cadre à la pensée critique ouvert d'abord à tous les membres de sa communauté mais aussi à la société. Sociale, parce qu'elle ne s'interdit la connaissance d'aucun champ de ce qui fait la réalité. Culturelle, parce qu'elle élargit ainsi les domaines des savoirs et offre à l'ensemble de la société la possibilité de la compréhension de ses réalités, d'en déjouer les représentations obscurantistes.
Il faut en finir avec la défiance généralisée que nous avons laissée se développer parmi nos concitoyens à l'égard de la science et qui les livre à la merci de charlatans. Cela a été possible notamment par la dévalorisation des scientifiques nationaux mais aussi par le peu de moyens mis à leur disposition. Comment convaincre un jeune étudiant du fait qu'il représente l'élite de demain quand les cours sont dispensés dans dans un environnement comme, par exemple, le département de sociologie de l'université d'Alger 2 pour parler de ce que je connais bien.
Lorsque vous entrez dans un un amphithéâtre, après avoir réussi au baccalauréat, vous devez pouvoir être imprégné par la force de la symbolisation, par le poids des savoirs accumulés dans ce lieu et avoir le sentiment qu'ils vous élèvent à la dignité d'intellectuel.
Je trouve moi-même mon propos risible ici tant nous avons été placés dans l'indignité, tant nous nous situons au bas d'une échelle des hiérarchies sociales au bénéfice des faiseurs, des escrocs et des faux prophôtes. Et pourtant, c'est cette élévation que je perçois lorsque je pénôtre dans un amphithéâtre des universités dont on nous demande d'imiter les performances.

Une université doit être productrice de sens
C'est ainsi que l'université algérienne peut mettre fin à cette vocation de simple institution de transmission, en offrant à ses membres la possibilité de quitter les rives de la "hafadha", cet apprentissage de la répétition, et d'entrer dans l'univers de la "darassa", celui d'une initiation à la pensée critique, mettant fin à une crise qu'elle connaît depuis sa création. En effet, au service d'un pouvoir colonial durant sa première vie, elle a eu d'abord pour objectif la production d'intermédiaires entre ce pouvoir et les "musulmans".
Dans sa seconde époque, elle a permis à ces derniers d'accéder en nombre à ce palier de formation. Mais nous devons nous entendre, démocratiquement, sur le sens de cet accès massif. S'agit-il de permettre aux Algériens et aux Algériennes de comprendre le monde pour contribuer à sa transformation ou de reconduire leur soumission à des productions intellectuelles réalisées ailleurs, quel que soit cet ailleurs.
Il est temps de donner à l'université algérienne des conditions d'existence. Déjà en 2002, il y a 18 ans, j'écrivais (5) : "Il peut sembler étrange, en ce début de XXIe siècle, de s'interroger sur le caractère légal d'un savoir fondé sur la raison dans une culture considérée."
Je concluais par le fait qu'il existait dans notre société un renoncement à la controverse, nécessaire à la production de savoirs neufs, au bénéfice d'un "raï jama'i " qui signifie en réalité le renoncement, au fil des temps, à une longue tradition de débats et de controverse par incapacité, sociale et politique, à les exercer. Cela alors que la controverse doit être un préalable à l'assentiment. Ce chantier doit être ouvert.
Il concerne la réforme de la formation dans les paliers du primaire et du secondaire mais aussi l'engagement des scientifiques auprès de la société. Car, dans cet échange, il existe des émetteurs qui sont des scientifiques experts, porteurs de savoirs, et de l'autre des récepteurs que sont les publics non-experts, dépourvus de connaissances scientifiques et qui nécessitent une éducation aux sciences.
Les revues scientifiques ne peuvent remplir ce rôle car elles concernent un public d'initiés mais l'ouverture des universités à des débats publics, le développement d'une vie culturelle au sein de cette institution peuvent offrir des terrains d'échanges entre les résultats de nos travaux et leur formulation dans des champs ouverts à un public plus large.
"Eduquer aux sciences n'est pas convertir aux sciences mais apporter une connaissance, et aussi de la distance vis-à?-vis de ce domaine. La médiation pour cette raison, a donc mis beaucoup de temps à entrer dans la science. (...) Le souci est surtout que l'animateur n'est pas un promoteur de la science du chercheur, il amène le débat. Il suscite une initiation à? l'implication dans les sciences en visant l'autonomie du sujet et non le bourrage de crâne."(6)

Par : FATMA OUSSEDIK
PROFESSEUR DE SOCIOLOGIE
À L'UNIVERSITE D'ALGER

1- Rapport annuel de M. Belin, recteur d'Alger, 23 décembre 1880, cité par J. Mélia, op. cit., p. 115 in Jean Mélia, L'Epopée intellectuelle de l'Algérie. Histoire de l'université d'Alger, Alger, La maison des livres, 1950 ; Xavier Yacono, Pour une histoire de l'université d'Alger, Revue Africaine, tome CV, n°468-469, 1961 ; Aïssa Kadri : Histoire du système d'enseignement colonial en Algérie, p.19-39 in La France et l'Algérie : leçons d'histoire ? de l'école en situation coloniale à l'enseignement du fait colonial ? Frédéric Abecassis, Gilles Boyer, Benoît Falaize, Gilbert Meynier et Michelle Zancarini-Fournel (dir.) Ens Editions, 2007 - M. Delaye-Lastrajoli, L'Enseignement en Afrique du Nord : naissance de l'université d'Alger, Généalogie Algérie Maroc Tunisie, n°77, 2002.
2- C. Collot, Les institutions de l'Algérie durant la période coloniale (1830-1962) - CNRS éditions, avril 2000. p.89
3- Ali Merad, Charles de Foucauld au regard de l'islam, réédition Desclée de Brouwer, 2016 - 135 pages.
4- Propos recueillis par Isabelle Rüf, pour l'émission de Lison Méric "Fin de siècle" du 31/01/1999. Reproduit in Le Temps, 25/01/2002.
5- Fatma Oussedik, Savoir et raison dans l'Occident musulman, Le cas de l'Algérie, Revue Diogène 2002/1 (n°197), pages 65 à 80.
6- Las Vergnas, O. (2012). L'institutionnalisation de la "culture scientifique et technique", un fait social français (1970-2010) (n° 3, pp. 9-60). L'Harmattan. p.23.
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