Alger - A la une

Les escaliers du savoir



Du temps où j'aimais croiser les mots, j'étais tombé sur cette définition pour le moins subtile : «Endroit où l'on est censé développer les siennes.» En sept lettres. Même avec deux lettres fournies par des mots perpendiculaires, j'ai dû attendre les solutions le lendemain. Je venais pourtant d'entrer dans cet endroit, la faculté, où l'on est donc censé développer ses facultés.Cet endroit, mon père me l'avait montré enfant en me disant que j'y accéderais un jour si je travaillais bien à l'école. C'était juste après l'indépendance, la rue Michelet venait de devenir Didouche Mourad. Je regardais la bâtisse et ses magnifiques escaliers avec admiration et effroi, car je n'y voyais alors qu'une autre école, plus grande et plus belle, mais une école encore. Ça ne finissait donc jamais 'Des années plus tard, je gravissais ces escaliers, fier et décidé. En troisième année, j'ai eu l'honneur de participer à la quête pour la gerbe de fleurs à la mémoire des étudiants martyrs de la guerre de Libération nationale.De la petite monnaie qu'il fallait transformer en billets chez le pharmacien à côté et remettre ensuite au magasin Franco-Fleurs près de la place Audin qui accordait une réduction pour l'occasion. Puis la fierté, au bas des fameux escaliers, de déposer avec une étudiante le gros bouquet en anneau traversé par une bande de satin imprimé.Aujourd'hui, ces escaliers sont condamnés et je ne sais pas si les étudiants célèbrent encore par eux-mêmes ? avec le fond de leurs poches et celui de leur c?ur ? le 19 mai 1956, l'appel à la grève des étudiants algériens dont certains eurent de bien tragiques destins. «Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres !», disait leur texte, écrit il y a soixante ans maintenant. Des amis professeurs m'affirment que cette célébration a été vidée de son sens, réduite à un protocole administratif sans âme et même sans étudiants ! Ces étudiants, dixit le Pr Chems-Eddine Chitour, «ne croient plus à rien (?) à leur corps défendant» parce qu'on les y a amenés et qu'ils doivent penser qu'avec un diplôme en plus, ils ne feront pas de meilleurs chômeurs.Mais notons cette nouvelle dans le Journal Officiel passée inaperçue. Le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, a signé le 28 décembre 2015 un arrêté portant ouverture du classement au patrimoine national de la faculté centrale d'Alger «conçue en 1888 dans le style architectural néo-classique» avec ses collections exceptionnelles (paléontologie, géologie, zoologie, botanique?). Ce faisant, il a répondu favorablement au collectif d'universitaires et de cadres (dont on n'entend plus parler d'ailleurs) qui avait alerté l'opinion sur la situation déplorable de ce trésor d'envergure mondiale. Un signe modeste mais symbolique de l'espoir que les escaliers de la fac puissent à nouveau s'ouvrir à la nécessaire mémoire et à l'indispensable excellence.Et s'ouvrir tout court !


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