Alger - A la une

«Les dispositifs de création d'emplois ont une fonction d'apaisement des tensions sociales» Le sociologue et maître de recherche au Cread, Mohamed Saib Musette



«Les dispositifs de création d'emplois ont une fonction d'apaisement des tensions sociales»                                    Le sociologue et maître de recherche au Cread, Mohamed Saib Musette
Entretien réalisé par
Bahia Aliouche

La Tribune : L'Algérie a mis en place des dispositifs de création d'emplois. Comment évaluez-vous cette initiative '
SAIB MOHAMED MUSETTE : Cette initiative est louable à plus d'un titre. Personne ne peut contester le principe de dispositifs pour accompagner les jeunes à l'insertion dans le monde du travail ou à la création d'activités. Ces dispositifs répondent aux besoins du marché du travail où il existe un taux de chômage élevé chez les jeunes. Ce chômage se traduit par une forte demande d'accompagnement et de facilitation à la création d'activités de la part de jeunes porteurs de projets.Aucune évaluation externe de ces dispositifs n'a été publiée à ce jour. On ne peut se fonder sur l'auto-évaluation administrative pour connaître exactement le niveau de l'apport de ces dispositifs à la création d'activités et d'emplois dans le pays dans la création des richesses nationales. Dans une récente étude (juillet 2011), j'ai reconstitué l'historique de ces dispositifs. Nous sommes passés d'une phase d'improvisation (1989-1997) à une phase d'apprentissage (1999-2007) puis à une phase de maturité (2008 à ce jour). C'est dire que nous sommes à plus de 20 ans d'expérience dans ces programmes d'emploi des jeunes. A chaque période ses contraintes et donc les résultats obtenus aussi sont variables. Il faut cependant admettre qu'il existe actuellement plus d'un million de jeunes qui ont transité par ces dispositifs, lesquels ont aussi une fonction d'apaisement des tensions sociales sur le marché du travail. On peut aussi affirmer que, sans ces dispositifs, les mouvements sociaux auraient connu des intensités difficiles à contenir.

Selon vous, le processus de création de microentreprises est-il réellement orienté vers les besoins socioéconomiques du pays '
La création d'une entreprise obéit avant tout à une idée de projet par les porteurs. Les besoins socioéconomiques du pays sont immenses et dépendent de la stratégie globale mise en 'uvre par l'ensemble des acteurs de la vie économique. Il existe, à ce titre, plusieurs initiatives, par exemple, celle de la «stratégie industrielle» ou encore celle proposée par le Forum des chefs d'entreprises (FCE). L'intervention de l'Etat dans le cadre de la création des micro-entreprises vient ainsi en complément de l'action globale conduite par l'ensemble des acteurs (privés, publics et étrangers) pour la dynamique économique. Puisque les besoins sont immenses, les créations d'activités aussi peuvent être multiples. Si l'activité n'est pas en adéquation avec les besoins du pays, elle sera sanctionnée et ce sera la faillite. Parfois, il arrive que l'activité produise un nouveau besoin. Et ce dernier devient par la suite une nécessité absolue. Qui aurait dit, il y a 20 ans de cela, que chaque famille algérienne aurait besoin de 4 ou 5 téléphones portables à la maison '

Dans le cadre du dispositif de l'Agence nationale pour le soutien de l'emploi des jeunes (Ansej), 42 000 projets de micro-entreprises ont été financés en 2011 permettant la création de 98 000 emplois permanents. Quelle lecture en faites-vous '
Pour être plus précis, le rapport officiel de l'Ansej fait état de 222 453 projets financés depuis sa création, ce qui aurait permis de générer 570 406 emplois. Ce bilan est incontestable et semble être remarquable aussi. Mais tout n'est pas dit. Certes, ce sont là des projets financés avec l'impact attendu sur l'emploi. Un projet financé ne signifie pas un projet réalisé. Reste à suivre les réalisations sur le terrain. Les obstacles sont multiples avant d'arriver à la création de l'activité proprement dite. Nous n'avons aucune indication à ce sujet. Le suivi fait par l'Ansej de ces projets nous renseignerait peut- être sur les entreprises en activité réelle et le nombre exact d'emplois générés (peut- être moins ou plus) par ces financements. On ne peut affirmer que ces projets financés depuis la création de l'agence ont tous été réalisés et qu'ils ont généré effectivement les emplois attendus. Une analyse approfondie de la démographie des micro-entreprises aurait mieux renseigné sur la dynamique du marché du travail sous l'action de l'agence.

Le secteur des services reste l'une des activités les plus attractives pour les jeunes...
Il est vrai que la tertiarisation de l'économie reste dominante. Cette tendance est universelle. Les services sont généralement adossés à une forte activité industrielle, de type supérieur dans les économies avancées. L'engouement pour les services en Algérie relève notamment du niveau inférieur car nos activités industrielles restent encore peu développées.

Quels sont donc les segments porteurs de croissance économique durable '
Question difficile tant que la vision globale de l'économie et du marché du travail ne prennent pas appui sur une stratégie claire et nette visant la durabilité de notre croissance. Nous sommes toujours à la recherche d'une voie économique qui serait moins dépendante des hydrocarbures. Toutes les propositions d'orientation de l'économie ne peuvent être appréciées qu'à l'épreuve du terrain.

Selon des chiffres officiels, près de 35 000 Toutes petites entreprises (TPE) créées dans le cadre des dispositifs de création d'emplois ont disparu après quelques mois d'activité. Quelles sont les insuffisances des dispositifs mis en place '
La mortalité des TPE est un fait universel. Les entreprises naissent et ne progressent pas toutes de la même manière. Une entreprise disparue, par exemple à Alger, peut renaître ailleurs' La question qui se pose serait de savoir si ce taux est une moyenne nationale, donc de connaître la variation des taux d'une région à une autre, d'un secteur à un autre' Ces données ne sont pas exclusives aux entreprises ayant bénéficié d'un financement de l'Etat.

Que faudrait-il faire pour orienter les TPE vers le statut de PME et partant contribuer au développement économique durable du pays '
La recherche scientifique en Algérie n'a pas encore produit de recettes à ce propos. Je ne pense pas qu'il en existe ailleurs non plus. L'évolution de l'entreprise obéit à des facteurs complexes. Le passage d'une TPE à une PME repose sur une multitude de motifs liés, par exemple, aux gains espérés, à l'extension de l'activité, à l'environnement des affaires' D'après nos observations (empiriques, bien entendu), elles sont nombreuses, les TPE à vouloir rester en l'état et à se multiplier plutôt que d'aller vers les PME. C'est une hypothèse à confirmer.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)