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LES BIENHEUREUX PROJETÉ à ALGER



Le film Les bienheureux, de Sofia Djama, a été projeté, en avant-première algérienne mardi, à l'Institut français d'Alger, en présence de la réalisatrice. Ce psychodrame, tendu et troublant, séduit par un casting efficace et un scénario abouti.Nadia Kaci est Amal, enseignante à l'université, mariée à Samir campé par Sami Bouadjila, un gynécologue qui pratique des avortements clandestins à Alger. Ils s'apprêtent à fêter leur vingtième anniversaire de mariage. Leur fils Fahim (Amine Lansari), amateur de la fac buissonnière, passe le plus clair de son temps avec ses deux meilleurs amis : Réda (Adam Bessa), fumant son shit en écoutant du punk islamique (Taqwacore) et voulant se faire tatouer une sourate sur le dos, et Feriel (Lina Khodri), à moitié égorgée par les islamistes, dont la mère s'est suicidée après avoir été violée, vivant avec un père dépressif (Mohamed Ali Allalou) et fréquentant un ami policier, traînant également les fantèmes d'une famille décimée (Kader Affak). Nous sommes en 2008. Ce microcosme, s'exprimant généralement en français, résidant dans des quartiers populaires, mais se sentant en décalage avec le reste de la société, vit sous l'emprise d'une guerre dont les séquelles n'ont jamais cicatrisé. Amal respire mal dans un Alger «bigot» et sinistre et veut «exfiltrer» son fils à l'étranger. Samir refuse car il veut continuer à y croire. Les jeunes, eux, vivent leur âge en trouvant, chacun à sa manière, un exutoire pour ses angoisses. Durant vingt-quatre heures, nous baignerons dans cette atmosphère à la fois inquiétante et lyrique, où s'alternent une joyeuse fureur de vivre, une violence latente et un terrible aveu d'échec. Sofia Djama parvient à calibrer son scénario et sa mise en scène avec autant de justesse que de sensualité ; son idée consiste à mettre en lumière une partie de la société algérienne qui vit dans l'ombre, défaitiste et craintive, mais faisant semblant de continuer le combat au sein de la cellule familiale ou bien dans des cercles fermés et homogènes. Soutenue par un casting plus que convaincant, elle parvient à communiquer ce mal-être et à magnifier cette blessure béante, en évitant au mieux de forcer les traits, mais succombant parfois à la tentation. L'humour décapant qui ponctue les scènes du film s'allie naturellement à l'aura tragique qui entoure les personnages, véritables rèles de composition pour les uns, troublante catharsis pour les autres. Les bienheureux apparaît tantôt comme une thérapie de groupe, un espace de parole et de visibilité pour une frange sociale automarginalisée ; tantôt, il devient l'autopsie de tout un pays «abîmé», quêtant l'équilibre entre son désir de liberté et ses rapports nerveux à la religion. Pour étoffer son propos, la cinéaste glisse parfois dans l'anecdotique et le démonstratif : le long périple du couple à la recherche d'un restaurant où l'on peut boire tranquillement de l'alcool, une rixe avec le barbu du quartier”? gênent, par leur vocation argumentaire et illustrative, la thèse du film. Cette verbosité caractérise d'ailleurs l'ensemble des personnages, mais si elle séduit par sa légèreté et sa subtilité quand elle est portée par les jeunes, épicuriens et imprévisibles, elle agace par son aspect sentencieux et une certaine surenchère dans l'affect quand il s'agit des parents. Les bienheureux ne sort pas non plus du conventionnel côté mise en scène, celle-ci demeurant académique et «propre sur elle» avec, néanmoins, quelques bouffées d'oxygène et de fantaisie dans certaines scènes captivantes à l'instar du huis clos musique-shit- Coran entre jeunes et la séance de tatouage dans une piaule d'Alger, où l'on sent une Sofia Djama libérée, comme touchée par l'ivresse de la création.
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