«Il y a une vertu
dans les regards d'un grand homme.» Chateaubriand
Les pays arabes
sont confrontés depuis la décolonisation, l'émergence et la chute du bloc
communiste, l'apparition et la disparition du mouvement des non-alignés, le
parti unique et sa contestation juste formelle dans des constitutions hybrides,
à des choix impossibles à l'heure actuelle. Les dynasties régnantes, le ou les
partis du pouvoir, les autocrates peu éclairés par la science, les savoirs ou
de brillants diplômes, le coup d'Etat à répétition par la force ou les textes,
l'âge canonique de nombreux dirigeants bloquent les sociétés arabes. Les
pouvoirs en place trouvent ou font émerger des groupes de pression religieux,
sous la forme de partis, d'associations, des familles qui se disputent une
légitimité historique ou révolutionnaire. Ils en font des alliés, des
repoussoirs souvent subventionnés pour jouer des rôles qui peuvent, l'appétit
du pouvoir aidant, les transformer en rivaux d'une rare violence au nom de Dieu
et de la religion. De fait l'apprenti sorcier à faible légitimité et de peu de
compétences joue l'équilibriste durant tout son règne, avec comme objectifs non
la liberté des citoyens, mais le pouvoir, des équilibres fragiles et si
possible passer le témoin à sa descendance, à sa famille ou son douar.
Les petites ambitions font de petits Etats
faibles, des pays chaque jour fragilisés, de plus en plus dépendants du marché
mondial vers lequel ils exportent une mono-richesse et en importe tout ce qui
fait la vie quotidienne des gens, des armements lourds et légers pour contenir
leur peuple et se faire peur, entre sous-développés. Les armements en question
sont normalement interdits d'usage contre Israël et bien entendu contre les USA
ou un pays de l'Europe, mais cela profite aux industries des pays qui les
fabriquent et les vendent. Obnubilés par le maintien au pouvoir, contrôlant au
centimètre près sa transmission éventuelle, les systèmes de gouvernance arabes
ne travaillent qu'à leur reproduction à l'identique dans un parfait consensus
au sein de la oumma. Les dirigeants assurent, selon les recettes, la
nourriture, les médicaments, les salaires des fonctionnaires et des hommes en
uniforme, des logements tant bien que mal et font de la figuration dans la
communauté internationale. Celle-ci forte de membres reconnus entre eux
considère le reste comme des alliés conjoncturels, des supplétifs, des
sous-traitants régionaux, et verrouille ses frontières dans un seul sens. Rien
ne rentre mais tout sort contre paiement en devises fortes, qui ne sont pas
arabes.
Mais comme l'histoire n'est pas figée et
qu'elle connaît des accidents, des crises, des guerres, des épidémies, des
révoltes, les peuples ne sont pas amorphes ou stupides. Selon le pays et la
conjoncture, les citoyens bougent, essaient de constituer des partis et des
syndicats non officiels et non subventionnés. Les dirigeants arabes eux créent
chaque jour de faux mouvements, de faux débats, de fausses institutions. Dans
une parfaite cacophonie, les courtisans, les partis adoubés, les rentiers s'en
donnent à cÅ“ur joie. Ils peuvent puiser dans les caisses de la communauté, si
possible avec subtilité, amasser des fortunes et acquérir des biens et des
avoirs à l'étranger où ils s'habillent, se reposent et se font soigner loin des
hôpitaux macabres de leur pays. De temps à autre des sans-grade sont rattrapés
au bon moment et paient pour tous les autres qui ne sont jamais inquiétés
jusqu'à leur départ ou leur décès. Ce sont des «constantes» communes et
partagées au moindre détail par les classes politiques au pouvoir. Quant à
l'opposition, elle peut hurler ou chanter, sinon passer par la parabole pour
parler aux gens, au reste du monde. Du coup, elle devient «la main de
l'étranger», celle qui «ourdit» des complots contre sa patrie et son peuple.
Celui qui n'applaudit pas au signal est à l'évidence un traître qu'on évite de
juger, et surtout parce que le patriote du jour peut être le harki de la
semaine prochaine. Et il vaut mieux avoir tout le temps un réservoir de harkis
et des «suppôts de l'étranger» sous la main.
En Algérie, des âmes innocentes ont largement
commenté la préparation et le déroulement du dernier congrès du FLN, parti dit
majoritaire dans les institutions avec cependant une spécificité qui est en
fait unique dans le monde arabe: il est majoritaire mais ne dirige ni le
gouvernement ni les ministères majeurs comme dans les pays normaux où le parti
dominant a toutes les responsabilités déterminantes dans l'économie,
l'industrie, la défense, les deux chambres du Parlement, etc. Au-delà des
escarmouches habituelles pour les postes au comité central et au bureau
politique, il n'a été question à aucun moment de politique, à part les phrases
convenues répétées à chaque congrès régional ou national. Le coût financier
énorme des assises, classé top secret pour l'éternité, les foules venues
applaudir, soutenir et jurer fidélité aux martyrs et à quelques vivants, ont
suffi dans l'indigence intellectuelle à ne pas faire illusion. Les résultats et
les discours étaient connus à l'avance par toute l'Algérie, et à l'étranger où
l'on suit goguenard les ébats du douar.
Il y a sur le papier un seul Etat en Algérie
où chaque mètre est censé être soumis aux mêmes lois, aux mêmes droits et
devoirs en vigueur partout sur le territoire. Cette norme basique qui remonte
au premier Etat moderne sur terre demeure encore théorique tout en générant des
singularités ancrées, socialisées qui font que des régions se distinguent par
des us politiques et des coutumes peu partagées dans le reste du pays. Au café
du commerce, on comptabilise, titres à l'appui, les agréments accordés pour
éditer des quotidiens et périodiques qui diffèrent en quantité d'une région à
une autre. On récite d'une traite le nombre de ministres nés dans un même
espace géographique, les cousinages et les progénitures qui héritent de postes
importants dans les secteurs publics et les entreprises privées. Cependant les
critères sont équitablement répartis dans la mesure où ils font partie du
folklore et des constantes. L'allégeance, le refus de la réflexion et de la critique,
le concours du meilleur courtisan, l'obéissance absolue, les solidarités
sectaires et familiales font office de programme. La Kabylie bat des records
d'attentats terroristes, de rapts et de banditisme, et il faut une demi-journée
pour aller d'Alger à Tizi Ouzou. Ailleurs, la wilaya est calme où fleurissent
des Dubaï, Hongkong et autres squares de vente et d'achat de devises.
Et pendant ce temps, les injonctions des
grands autour des documents biométriques libèrent des torrents sur la barbe,
bientôt sur sa couleur, sur le dévoilement des oreilles féminines, la mise à
jour du listing des amis «garants», des copains du lycée et du régiment, etc.
Les apprentis sorciers, sans aucun doute, ont de la créativité pour bloquer la
société.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abdou B
Source : www.lequotidien-oran.com