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Légendes



Légendes
«Entre l'histoire et la légende, je choisirai toujours la légende.» John Ford
Et les légendes, ce sont les hommes qui les font naître! Je peux dire que l'entreprise où j'ai passé mon temps d'âge mûr est unique: c'est un concentré de tout le pays, de Dunkerque à Tamanrasset, avec ses différents accents et ses mentalités. C'est aussi un condensé de l´histoire moderne de notre pays. Alors que beaucoup d´entreprises publiques sont qualifiées de poumon, de coeur, de mémoire de l´Algérie, notre entreprise est tout cela: le cerveau qui reçoit des informations, les filtre et les retransmet, le coeur qui bat au rythme des heurs et des malheurs qui ont secoué le pays. C´est aussi bien le point de chute des chouchous des régimes comme le tremplin de carrières aussi fulgurantes qu´éblouissantes. Les directeurs qui y ont été nommés ont duré ce qu'ont duré les frictions dans la stratosphère: la longévité de leur carrière va de huit années à... une semaine! Vous aurez connu des hommes généreux, ardents patriotes tout comme de simples citoyens venus simplement gagner leur vie en apportant à l´édifice leur humble pierre. Demain, une cérémonie va regrouper les anciens et actuels travailleurs pour célébrer le 4e anniversaire du recouvrement de la souveraineté nationale de ce média lourd: bien avant Mers El Kebir, Reggane ou le L-T-A-E de Cap Matifou. Le pouvoir algérien a récupéré le porte-voix du boulevard des Martyrs pour le confier à des hommes qui vont refléter pendant un moment les préoccupations du régime: des modernistes, des conservateurs et des bureaucrates sans âme.
Il faut dire, et là c´est utile de le préciser pour la petite histoire, que les vétérans se chamaillaient sur le nom de celui ou de ceux qui ont hissé le drapeau national sur l´imposant immeuble qui dominait Alger, que cette idée de cérémonie commémoratrice est née en 1976, lors d´un conflit syndical qui opposait direction et représentants des travailleurs neuf mois durant (le temps d´une gestation!). Il faut rappeler que jusqu´en 1975, elle bénéficiait de l´attention du régime et des instances syndicales qui sont allées en 1971 jusqu´à imposer un SG; ce fut une rupture entre les travailleurs et la section fantoche. La section syndicale qui la remplaça après une âpre bataille politique eut toutes les peines du monde à faire appliquer les textes législatifs progressistes préparés par l´équipe de Mohamed Saïd Mazouzi. C'est pour donner à des travailleurs divisés par leurs préoccupations un centre d'intérêt qui les unirait et où ils communieraient loin des revendications exprimées lors d'homériques assemblées générales que le syndicat décida d'apposer une stèle commémorative à l´entrée de l´immeuble, pour rappeler le sacrifice des anciens employés morts en mission ou dans les maquis comme Ali Djenaoui et ses camarades victimes de la bleuite, comme Mohammed Saïd Rezzoug qui disparut mystérieusement dans la tourmente de l´été de la discorde, ceux qui sont morts en accompagnant Boumediene au Vietnam, les victimes de la tragédie nationale...Il faut se rappeler aussi ceux qui sont morts à la tâche, les directeurs photo qui ont laissé des images inoubliables comme Youcef Sahraoui, Noureddine Adel, Mahmoud Lakehal ou Tahar Hannache. Des réalisations de talent comme MM. Gribi et Badie. Des journalistes morts dans l´indifférence générale comme le talentueux Mohamed Kechroud. Des fortes personnalités hors du commun comme Hachemi Souami, Georges Arnaud, Kateb Yacine, M´hamed Issiakhem qui ont traversé comme des météores le 21 Bd des Martyrs. Il ne manquait qu´Assia Djebar et Abdelhamid Benheddouga pour donner ses lettres de noblesse à l´institution. En conclusion, cette entreprise a été gérée comme le reste du patrimoine national: un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout!
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