Baba Mustapha Sayed est docteur en sciences politiques, enseignant à l'université Alger III et à l'Ecole nationale supérieure du journalisme, président du Centre Saguiat El Hamra et Rio Del Oro des études stratégiques et politiques. Il a exercé pendant une vingtaine d'années dans le cadre de la diplomatie sahraouie, notamment à Paris et Genève ainsi qu'en Italie et dans les pays scandinaves. Il était aussi représentant itinérant du Front Polisario. Dans cet entretien, il fait une analyse des enjeux autour du processus de décolonisation du Sahara occidental.
-Comment se fait-il que la communauté internationale continue à tolérer le maintien du dernier cas de colonisation en Afrique '
La réponse est très simple. Des puissances occidentales et non des moindres sont derrière le blocage systématique du processus engagé par les Nations unies depuis 1990. Il faut rappeler que ce processus, engagé sur la base de la résolution 690 du Conseil de sécurité, a été largement facilité par l'acceptation, sans grandes difficultés, des deux parties en conflit, le royaume du Maroc et le Front Polisario, de s'en remettre au verdict des urnes pour parachever définitivement la décolonisation du Sahara occidental.
A cet effet, ce deux mêmes parties en conflit n'ont pas éprouvé de grandes difficultés à se mettre d'accord, et ce, pour la première fois, non seulement sur la nature de la question à poser dans le cadre du référendum d'autodétermination aux votants sahraouis ' l'indépendance ou l'intégration au Maroc ' mais aussi sur l'échéancier précis qui définit le début et la fin de chaque étape : la campagne électorale, le vote et la proclamation des résultats. Sans oublier les mesures pratiques prévues et acceptées par les deux parties en cas de triomphe de l'une ou l'autre des deux options majeures présentées aux votants sahraouis, à savoir l'indépendance ou l'intégration au royaume du Maroc.
Malheureusement, quelques semaines seulement après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu et les préparatifs pour la campagne référendaire, le Maroc, encouragé par le soutien que lui apporte la France, a commencé à défier ouvertement la communauté internationale et à multiplier les obstacles et les embûches devant la Mission des Nations unies pour un référendum au Sahara occidental (Minurso) qui est depuis lors chargée, sous la pression conjuguée de la France et du Maroc, non pas d'organiser le référendum d'autodétermination, comme le stipule le mandat qui lui a été confié par le Conseil de sécurité, mais de superviser le cessez-le-feu. Autrement dit, donner une légitimité onusienne à l'occupation coloniale marocaine'
Faute donc d'un intérêt réel et manifeste de la part des membres influents du Conseil de sécurité à défendre, avec énergie et détermination, le droit et la légalité internationale au Sahara occidental, le processus de décolonisation continue malheureusement d'y être entravé ouvertement par une force d'occupation, le royaume du Maroc, qui n'éprouve aucune difficulté à narguer, avec impunité, ce que vous appelez la communauté internationale.
-Dans sa dernière résolution, la 2044 du 24 avril, le Conseil de sécurité de l'ONU a considéré «le statu quo inacceptable» et réaffirmé son soutien à Christopher Ross «quant à l'action qu'il mène pour faciliter les négociations entre les parties». Ross est-il capable, selon vous, d'imposer ses décisions '
Je dirais que C. Ross a montré jusqu'ici ' grâce à ses compétences incontestables de fin et chevronné diplomate habitué aux difficiles processus de négociations et servi par sa profonde connaissance du dossier sahraoui et de sa portée stratégique ' sa capacité à s'imposer comme la personne idoine pour mener à terme ce processus de décolonisation. Maintenant, est-ce qu'il a les moyens qui lui permettent de continuer d'exercer sa mission après le refus, injuste et injustifié, du Maroc de lui retirer sa confiance ' Sincèrement, c'est là une question à laquelle je ne puis répondre. Mais je peux vous dire que si, par malheur, Christopher Ross était obligé, sous la pression du Maroc et de ses amis, d'abandonner sa mission, ce serait là un grand gâchis pour les peuples de la région, soucieux plus que jamais de retrouver les chemins de la coopération et de l'union, et la perte d'une opportunité inespérée pour la communauté internationale de s'acquitter de sa dette envers le peuple sahraoui, qui a placé tous ses espoirs en elle.
-Justement, que pensez-vous de la réaction marocaine par rapport au travail de Ross '
Je trouve qu'elle est injuste et injustifiée. Christopher Ross n'a ménagé ni son temps ni son énergie pour essayer de trouver, en accord avec les deux parties, les moyens de relancer le processus référendaire qui demeure la seule et unique solution acceptable pour résoudre le problème du Sahara occidental. Il ne faut pas oublier qu'avant le cessez-le-feu, le Maroc essayait par tous les moyens d'imposer, en vain, aux Sahraouis une solution militaire, tout comme'il a bénéficié, dans le cadre de son entreprise de colonisation, du soutien militaire actif non seulement de la France, d'Israël et des Etats-Unis, mais aussi de la générosité des monarchies arabes. Il a lamentablement échoué dans sa volonté d'imprimer au conflit une issue militaire. Alors, que cherche-t-il aujourd'hui en voulant faire capoter la mission de Ross ' Que le peuple sahraoui renonce à ses droits ' Ou qu'il emprunte d'autres voies pour les défendre ' S'il est totalement hors de question pour nous de renoncer à nos droits, il n'est pas exclu que nous allons, dans le futur, faire jouer le temps, à notre manière, pour les défendre.
-Incontestablement, Nicolas Sarkozy fut le président français le plus acharné pour le soutien du colonialisme au Sahara occidental. Pensez-vous que le nouveau chef de l'Elysée pourrait changer la position de la France vis-à-vis du conflit '
Le mandat de Nicolas Sarkozy ne fut pas funeste seulement pour les Sahraouis, mais aussi pour l'ensemble des peuples la région qui n'ont pas apprécié que la France ait continué, par ses ingérences, à attiser les feux de la guerre et de l'instabilité. C'est un constat qui participe de l'évidence pour ceux qui ont suivi l'action néfaste et dangereuse de la France en Libye, mais aussi au Mali et au Niger.
Nous formulons le v'u qu'avec l'arrivée de François Hollande au pouvoir, la France opte pour une politique plus équilibrée dans la région et ne prendra plus le parti d'une composante du Maghreb contre toutes les autres. Ce qui lui permettra assurément de jouer un rôle positif et accepté de toutes les parties dans la recherche de solutions aux graves problèmes posés au Maghreb, auquel elle est traditionnellement liée par des liens multiformes, aussi bien culturels et historiques que politiques et économiques.
Si la France, sous l'autorité de François Hollande, se décide, comme nous l'espérons, à privilégier cette politique de neutralité positive, elle trouvera en le peuple sahraoui et le Front Polisario des interlocuteurs sérieux et crédibles prêts à apporter leur modeste contribution à l'effort consenti pour mettre en application les résolutions du Conseil de sécurité destinées à hâter la décolonisation du Sahara occidental. Il est temps pour la France de tirer les enseignements qui s'imposent de plus de quatre décennies d'un parti pris avec le Maroc, dont le seul résultat est d'avoir fragilisé les Etats maghrébins en les condamnant à s'opposer les uns aux autres et éloigné les perspectives d'une paix juste et durable au Sahara occidental. Il y a donc tout lieu d'espérer que l'actuelle équipe française aux commandes aura davantage de largeur d'esprit, de profondeur d'analyse pour comprendre qu'il est temps pour la France de tout faire pour rapprocher les deux parties en conflit au Sahara occidental et d'aider les peuples du Maghreb, parce qu'il y va de son intérêt pour retrouver les voies de la concertation et de la coopération.
-Comment analysez-vous le soutien, par des sénateurs et ONG américains, à l'autodétermination malgré la position de l'Administration américaine '
Je crois qu'il y a une prise de conscience de plus en plus réelle, de plus en plus profonde de la part des décideurs américains de l'injustice faite au peuple sahraoui. Il faut reconnaître également que nous avons aux Etats-Unis un représentant sahraoui expérimenté et très actif qui a su, malgré les difficultés, trouver le juste discours pour contrer la propagande marocaine.
-Comment qualifiez-vous donc la position de l'Administration américaine '
Le problème du Sahara occidental ne représente pas un enjeu majeur pour les Etats-Unis. Ce qui explique, d'une part, le manque d'empressement à aider à le résoudre mais, d'autre part, l'absence d'une réelle et franche hostilité de la part de l'actuelle Administration à l'égard du Front Polisario et du peuple sahraoui.
-L'ONU, à maintes reprises, a exprimé son impuissance à résoudre ce conflit. Qu'en pensez-vous '
L'impuissance dont vous faites mention est de la responsabilité d'un seul membre du Conseil de sécurité, la France. Ce pays, membre permanent du Conseil de sécurité a décidé, allez savoir pour quelles absurdes raisons, de prendre fait et cause pour l'occupant marocain au mépris du droit et de la légalité internationale. Cette opposition farouche et systématique de la part de la France de laisser les Nations unies assumer leur rôle et s'acquitter de leur mission d'organiser un référendum devant permettre, en toute liberté et transparence, au peuple du Sahara occidental de choisir son avenir, a entravé le processus de décolonisation et plongé la région dans un cycle de violence, dont on voit chaque jour les dangereuses conséquences et les graves manifestations. Donc, ce n'est pas le fait des Nations unies, il est l'expression d'un choix politique de la France.
-Concrètement, cette impasse dans laquelle est embourbée la question sahraouie n'augmente-t-elle pas le risque d'un retour aux armes du Front Polisario '
Les Sahraouis sont connus pour leur légendaire patience qui leur permet de disposer de ressources insoupçonnées de résistance, de patience, n'en doutons pas, à même de dérouter les plus coriaces ennemis. Par ailleurs, il faut savoir que les armes ne sont pas, pour le moment, notre premier choix pour faire face à la colonisation de notre pays par le Maroc.
Ce qui se passe et se passera dans le futur, dans les zones occupées de notre pays et même au sud du Maroc, peut être d'ores et déjà considéré comme une indication sur les moyens que nous privilégierons, parmi d'autres, pour montrer les ressources illimitées dont dispose le peuple sahraoui pour contrer la politique coloniale du Maroc. A l'avenir, le peuple sahraoui n'aura de cesse de montrer à ceux qui parient sur le temps pour arriver à bout de nos forces qu'ils se trompent lourdement dans leurs calculs. Si à travers le déploiement de la Minurso, le peuple sahraoui a marqué incontestablement d'importants points, là où il ne pouvait pas le faire auparavant, il sera aussi en mesure de montrer à ses ennemis qu'il est capable de s'adapter à toutes les situations pour continuer à défendre ses légitimes droits à l'indépendance et à la liberté.
Car il ne faut pas l'oublier, la présence des Casques bleus au Sahara occidental est considérée, décidément, par l'ensemble de la communauté internationale, comme le témoignage éclatant et continu que le Sahara occidental, contrairement à ce que laisse supposer la propagande marocaine, n'est pas et n'a jamais été marocain. Cette présence a été également une indéniable victoire devant le peuple marocain qui a longtemps été victime d'un discours ultranationaliste destiné à lui inculquer, depuis des décennies, que le Sahara lui appartient et que le peuple sahraoui n'existe que dans l'imaginaire de ses ennemis. En somme, contrairement à ce que pensent certains, le temps ne profite pas au Maroc, car si le peuple sahraoui a tout le temps devant lui pour affiner ses moyens et ses méthodes de résistance et renforcer ses institutions, le roi du Maroc, avec la montée des périls, est désormais assis sur des baïonnettes.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Rabah Beldjenna
Source : www.elwatan.com