- Pourquoi dans les années 1960 et 1970, les autorités algériennes n'avaient jamais évoqué la repentance de la France '
Des massacres ont été commis depuis 1830. Au moment où les pays alliés fêtaient la capitulation des nazis, l'armée coloniale massacrait des Algériens. «Jamais» ! Je ne sais pas. Il aurait fallu être dans les secrets de l'Etat pour pouvoir apporter la bonne et vraie réponse. Une courte rétrospective historique en trois temps s'impose en guise d'éclairage à votre question.
-1/ Il fallait préserver l'indépendance de l'Algérie arrachée de haute lutte et éviter de passer d'une guerre à une autre. Rappelons-nous les tensions à l'origine de l'été 1962 qui a vu les frères de combat s'affronter les armes à la main. Il y avait un réel risque de réembrasement du front intérieur. «Le feu», pour reprendre un adage populaire, couvait sous la cendre. A cela s'ajoute la préservation de l'intégrité territoriale du pays illustrée par l'historique «hagrouna» lancé en 1963 par feu le président Ahmed Ben Bella. Le tout jeune Etat algérien devait affronter une nouvelle guerre, dite «la guerre des sables» suite aux visées du royaume marocain sur le Sahara. La charge qui pesait sur les épaules de ceux qui avaient pris les destinées de l'Algérie indépendante était immense et multiple.
-2/ Il fallait dans le même temps remettre sur pied l'administration désertée massivement par les pieds-noirs et assurer son fonctionnement. Vu le risque d'une paralysie des différents services de l'administration, le chaos n'était pas exclu. Le génie des architectes du 1er Novembre 1954 se mesure à leur capacité d'anticipation. C'est à de jeunes cadres formés en Tunisie, au Maroc, dans les différentes universités arabes et européennes et même à l'intérieur du pays que fut dévolue cette tâche qu'ils assurèrent avec courage et abnégation le jour J. L'autre défi que devait relever l'Algérie, deux mois à peine après sa restauration, était d'assurer la campagne moissons-battages et la rentrée scolaire de septembre 1962. Il est important de souligner qu'il n'y a pas eu dans ces trois secteurs d'activité (l'administration, l'agriculture, l'enseignement) de césure, de cassure. Plus qu'un passage naturel, il y a eu un glissement imperceptible d'un moment historique à un autre. La fête de l'indépendance terminée, nous avons repris normalement et sans nous poser de questions qui le chemin de l'école, qui le chemin du lycée, qui celui de l'université. C'était la continuité dans la rupture.
-3/ Le problème majeur était celui de la paysannerie algérienne déracinée par l'armée coloniale, installée dans des camps de regroupement avec instauration des «zones interdites». Près de trois millions de personnes qui devaient regagner leurs terres auxquelles s'ajoutaient les réfugiés rentrés du Maroc et de Tunisie qu'il fallait accueillir, loger et remettre au travail. Parler donc en ces temps de mise en place des mécanismes sociaux, économiques, culturels, administratifs et politiques de repentance n'était pas, me semble-t-il, une priorité politique. La question se serait posée courant 1970. Je tiens du défunt Bachir Boumaza, que c'était là une des préoccupations du défunt Houari Boumediène, marqué profondément par les massacres de Mai 1945. J'ai tendance à croire qu'en sa qualité de premier président, Ben Bella était sensible à cette question, lui qui avait dénoncé, en 1963, la poursuite par la France des expériences nucléaires dans le Sud algérien. Je sollicite le concours de ceux qui étaient à l'époque aux commandes de l'Etat pour nous instruire et éclairer l'histoire avec un grand H. (pour toute réponse : mohamed.elkorso@gmail.com
- Selon vous, quelles sont les motivations des uns et des autres à vouloir soumettre une proposition de loi criminalisant le colonialisme français '
J'ai eu l'occasion de dire que la proposition de loi criminalisant le fait colonial a été tardive, et que de ce fait, elle n'était pas perçue politiquement, comme une émanation d'un désir de justice et de vérité, mais comme une réponse directe à la loi du 23 février 2005. Je serai enclin à parler, en la matière, de maladresse. L'opportunité nous a été offerte, en temps que parlementaires, de proposer une telle loi au lendemain de la requalification par la France des «opérations de maintien de l'ordre» et d'«événements d'Algérie» en «guerre d'Algérie» (loi n° 99-882 du 18-10-1999). La Fondation du 8 Mai 1945 avait pourtant fait, depuis 1990, un travail en amont. Elle avait même fait de la criminalisation du colonialisme son credo. Malheureusement, ce travail de sensibilisation n'a pas trouvé son prolongement au sein de l'hémicycle de l'APN, seule à même de faire des propositions de loi.
Faut-il souligner, par ailleurs, que l'Algérie a réagi tardivement et en ordre dispersé à la promulgation de la loi du 23 février 2005. Il est tout de même troublant de relever que la campagne politico-médiatique menée tambour battant en Algérie autour du Traité de paix et d'amitié entre l'Algérie et la France ait pu à ce point occulter l'existence d'une telle loi. Par ailleurs, fidèle à elle-même, la France tenait un double langage. Cela étant dit, le projet de loi criminalisant le fait colonial proposé par 120 députés de l'APN pose malgré ses imperfections une question à laquelle il faudra bien répondre un jour : faut-il que les crimes coloniaux commis en Algérie restent à jamais impunis '
- Serait-ce le cas '
Pour répondre à cette épineuse et néanmoins fondamentale question, il faut résoudre l'équation suivante :
-1/ une prise en charge objective et à tous les niveaux, de notre histoire nationale et plus particulièrement de la Guerre de libération nationale ;
-2/ avoir, en matière de criminalisation du fait colonial, une feuille de route claire, précise et se donner les moyens pour la mener à terme ;
-3/ l'existence d'une réelle volonté politique et une mobilisation effective et permanente de la «société civile» loin de toute agitation occasionnelle. Pourquoi une telle loi ' Parce que c'est d'abord un devoir de justice envers les martyrs de la guerre de résistance et de la guerre de Libération, ensuite, pour réorienter l'histoire dans le sens qui est le sien. Un bourreau est un bourreau et une victime est une victime. Il n'y a que dans l'histoire de la France coloniale où la victime est assimilée à un bourreau et un bourreau à une victime (Bigeard-Aussaresses-Schmidt contre Louisette Ighilahriz). De barbare, de sauvage, d'indigène, de fellagha, de hors-la-loi (HLL) puis de terroriste, l'Algérien est aujourd'hui un extrémiste islamiste potentiellement très dangereux. Enfin, une telle loi, bien menée en Algérie et bien comprise en France, ouvrirait de nouvelles perspectives aux deux pays et aux deux peuples. Cela étant, il est possible, à mon avis, de faire l'économie d'un tel projet de loi, à condition que la partie historiquement incriminée cesse de faire dans la provocation (entre autres la loi 2005), de se comporter en donneuse de leçon et qu'elle reconnaisse d'une manière franche et sans détour que des crimes inhumains ont été commis au nom de la patrie des droits de l'homme durant toute la période coloniale en Algérie. Il y a eu certes des déclarations et même des gestes symboliques, des différents ambassadeurs de France en Algérie entre le 26 février 2005 et le 14 juillet 2007. Il y a eu aussi la fameuse déclaration du locataire de l'Elysée à Constantine en 2007, mais toutes n'étaient qu'un simple écran de fumée. La France est appelée, d'abord, à assumer son passé colonial. Tout son passé colonial. Le pourra-t-elle ' Pour le moment, elle est plus impériale que jamais.
- Pourquoi, d'après votre analyse, un tel projet n'a pas été approuvé '
L'Exécutif a toujours eu et a toujours le monopole de la promulgation des lois. Plusieurs projets de loi présentés par les députés ces dernières années ont connu le même sort que le projet de loi criminalisant la colonisation. Il faut questionner l'histoire de la vie parlementaire en Algérie pour voir si ce constat s'applique ou pas aux mandatures antérieures. Par ailleurs, de l'avis des juristes, des imperfections à caractère juridique ont émaillé le projet de loi. S'il faut féliciter le gouvernement pour sa vigilance, pourquoi ne l'a-t-il pas soumis à une seconde lecture pour corriger ce qui devait l'être ' Des questions se posent.
- A la veille du 50e anniversaire de l'indépendance, pensez-vous que ce sujet risque de parasiter davantage les relations entre l'Algérie et la France '
Selon les résultats de l'élection présidentielle en France, on pourra se faire une idée de l'évolution future des relations entre les deux pays. Le futur président devra envoyer un signe fort en direction de l'Algérie, en 'uvrant avec sa majorité à l'abrogation de la honteuse loi du 23 février 2005 (l'entretien a été réalisé le 6 mai, avant la proclamation des résultats, ndlr). Mais même dans la meilleure hypothèse, le futur président n'aura pas les coudées franches. Il y a le poids de l'histoire de la France coloniale, celle du parti dont il est issu et enfin les résistances politiques du lobby des pieds-noirs, des harkis, des nostalgiques et des revanchards. Au fond de moi, je reste convaincu que la recherche du règlement du lourd contentieux colonial, qui est politico-historique, se situe d'abord en Algérie. C'est elle qui doit manager cette opération et non la France qui a pris des positions qui se situent aux antipodes de ce qui est attendu d'elle.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mehdi Bsikri
Source : www.elwatan.com