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«Le rapport stora montre la voie»



: Vous êtes le fils de l'un des chefs historiques de la révolution algérienne contre le colonialisme français, Mohamed Khider. Comment avez-vous réagi à la décision du président français de lever le sceau du secret défense pour les archives liées à la guerre d'Algérie'Tarik Khider: Il faut d'abord se poser la question de savoir, à quelles informations veut-on avoir accès. Il faut savoir que ces archives sont aujourd'hui déjà ouvertes pour le public pour tout ce qui concerne le cadastre, la propriété foncière, la façon dont sont construites les villes, les conduites des eaux, de gaz. En fait, ce sont plutôt les informations sécuritaires de renseignements généraux, les archives politiques, de surveillance classées secret défense. Là, on peut penser qu'il serait nécessaire de constituer des commissions mixtes où Algériens et Français pourraient débattre de ces sujets sensibles. C'est la proposition de Benjamin Stora.
La décision de Macron d'ouvrir les archives liées à la guerre d'Algérie (s'il y en a concrètement), ne pensez-vous pas qu'elle pourrait provoquer des remous sur les deux rives de la Méditerranée'
L'ouverture des archives va sûrement provoquer des remous importants et le risque de violence contre certaines catégories de la population impliquées dans ces archives. Je pense aux familles qui sont entrées dans l'armée française et qui vivent encore aujourd'hui en Algérie. Le but à mon avis n'est pas de remettre en question l'engagement pour une cause de tel ou tel individu et provoquer les sanctions qui pourraient s'ensuivre. À mon sens, il faut plutôt s'inquiéter de permettre à la population victime de cette colonisation d'être reconnue et pourquoi pas dédommagée. Je pense par exemple aux victimes du napalm, des essais nucléaires, des personnes ayant subi des expropriations foncières, des disparus, des torturés, des assassinés.
Le rapport de Benjamin Stora évoque tout cela et il a le mérite de le faire. Ma réponse rejoint aussi votre question. Oui donc à une levée des secrets défenses, mais mesurés en fonction des risques que cela pourrait entraîner de manière directe contre tel ou tel individu et plutôt donc privilégier l'objectif de détecter les souffrances et les dégâts provoqués par la politique répressive coloniale.
J'aimerai rajouter deux points importants concernant les archives. Tout d'abord celles-ci sont au fur et à mesure numérisées ce qui, à terme, permettra la visibilité de celles-ci par tout public. Deuxièmement, n'oublions pas les archives algériennes qui constituent un trésor important de documents que la France n'a pas rapatrié du fait du volume important qu'elles représentent. Les historiens peuvent y avoir accès sans restriction. Ceci dit, n'oublions pas les archives les plus intéressantes et qui disparaissent d'année en année, celles des témoins de l'histoire. Certains ont écrit des livres pour raconter leurs vécus, d'autres gardent des secrets enfouis dans leurs mémoires.
Des avancées pour réconcilier les mémoires entre Alger et Paris prennent bourgeons et fleurissent même si des nostalgiques de l'Algérie française et des nationalistes zélés des deux rives enveniment le débat, n'est-ce pas'
Je réponds oui à votre interrogation. Mais dépassionner le débat ne sera pas facile car trop d'intervenants ont un jugement propre à leurs sensibilités. Vous avez les nationalistes français qui ont le sentiment d'avoir perdu une partie de leur territoire (n'oubliez pas que l'Algérie a été un département français), vous avez les partisans des nostalgiques de l'Algérie française en tant que pays revendiqué par ses habitants d'origine pied-noir et qui considèrent ce pays comme étant le leur, soi-disant parce qu'ils disent l'avoir créé et construit, vous avez les anciens messalistes qui étaient contre le déclenchement de la révolution et qui estimaient que seule la politique légaliste pouvait nous faire aboutir à une indépendance sans en payer le prix fort, il y a les partisans du FLN qui, au départ n'étaient pas nom-
breux, mais qui en définitive ont réussi à obtenir cette indépendance au prix fort, et n'oublions pas les harkis à qui on a vendu des promesses et que la France a su convaincre de la justesse de leur combat.
Depuis le président de la République française, Jacques Chirac passant par Sarkozy et Hollande jusqu'à l'actuel président Macron, la question des mémoires semble évoluer au plus haut niveau de l'Elysée. Qu'en pensez-vous'
Je pense sincèrement qu'il y a une volonté politique de la part des hommes politiques français de tourner cette page de la colonisation en Algérie et de condamner les méfaits de cette époque coloniale, des déclarations de personnalités le prouvent telle que celle de Macron avant de devenir président qui a traité le colonialisme de barbarie et de crime contre l'humanité. Je citerai également les déclarations de Jacques Chirac, président de la République, en 2002 à l'occasion de l'inauguration du mémorial national de la guerre d'Algérie, des combats du Maroc et de la Tunisie, je citerai également Nicolas Sarkozy, président de la République qui, en 2007, fait une déclaration sur les victimes de la guerre d'Algérie, et rend notamment hommage aux combattants morts pour la France, les actions en faveur des harkis et sur les relations franco-algériennes et où il déclare que le système colonial était injuste et mentionne également la nécessité d'évoquer dans un esprit d'apaisement avec les autorités algériennes du sort des civils disparus, français et algériens. Je pense également au discours du président François Hollande qui proclame le 19 mars «journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc». Citons également la déclaration du président de la République Macron sur la mort de Maurice Audin, condamnant fermement son assassinat commis par des responsables français. Il en a fait de même pour le cas de Ali Boumendjel. Benjamin Stora a évoqué dans son rapport la nécessité d'inscrire des symboles qui permettront l'installation de passerelles entre les Algériens et les Français. Il cite Gisèle Halemi, Larbi Ben M'hidi. C'est également dans ce discours que le président Macron, fait connaître son souhait que toutes les archives de l'Etat, qui concernent, les disparus de la guerre d'Algérie puissent être librement consultées.
Donc la volonté existe du côté de la France (rappellons que le rapport de Benjamin Stora a été demandé par le président français, Emmanuel Macron), mais qu'en est-il de la volonté des responsables algériens. À mon avis, l'Etat algérien se borne à exiger des excuses à la France risquant tout au plus, si cela était obtenu, de clôturer le débat et en réalité ne servirait que le régime en place qui a besoin d'une victoire politique même incomplète pour sortir la tête de l'eau.
Un dernier mot'
Je sais qu'une polémique et des critiques sévères ont été émises par les historiens algériens. Mais est-elle justifiée' Ne peut-on penser que ce rapport et propositions sont des pas et une étape dans la bonne direction' N'a-t-on pas l'impression que ces propositions visent à poser les bases d'une véritable approche pour un dialogue plus serein' Ne doit-on pas dépolitiser le débat qui se situe au plus haut niveau, j'entends d'Etat à Etat, pour donner plus la parole aux victimes et donner une dynamique aux historiens pour écrire la véritable histoire. Il faut considérer les propositions de Benjamin Stora comme un préalable et des étapes importantes pour une fois réalisées permettre sereinement d'obtenir les excuses de la France sans qu'elle considère celles-ci comme dégradantes. Faire d'abord un travail d'histoire pour informer la population algérienne, mais surtout française montrant les réalités et les conséquences de la colonisation permettant aux français d'admettre la nécessité de présenter des excuses aux Algériens.
Je profite pour évoquer la diffusion d'un reportage à la Tv française sur la colonisation. C'est extraordinaire de voir enfin un film et un récit qui se placent sous l'angle de la critique de la colonisation. C'est, je crois, une première qu'une télévision publique de l'Etat français puisse autoriser cette diffusion et même l'avoir financée. C'est un signe, un pas qui, non pas va vers la repentance comme le voudrait l'Etat algérien, mais plutôt vers la recherche de la vérité pure et qui surtout donne la parole aux principaux concernés, les victimes, les populations touchées. On ouvre les yeux à la jeune génération à qui on a caché les vérités et à qui on a travesti l'histoire. Les Français ne connaissent pas réellement la face cachée de leur histoire coloniale et la vérité doit être dite pour entraîner les forces civiles à participer à la réconciliation des peuples qui, en définitive, ont été manipulés par la politique, je dirai par les politiques, j'entends par là, les hommes politiques.
Kamel Lakhdar Chaouche
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