Triste fut cette matinée du jeudi 22 avril 2010 pour tous ceux qui
connaissent Si Abdelkader Djeghloul. Le destin l'a ravi à ses proches, à ses
amis et à la scène culturelle du pays, en ce jeudi printanier où il pleuvait à
l'averse. La grisaille du ciel a rimé avec la peine des cÅ“urs.
Sociologue de formation,
enseignant, écrivain, essayiste, journaliste, directeur de recherches, Si
Abdelkader était une somme de connaissances, un cumul de savoir. Face à ses
interlocuteurs, une solide culture générale est vite perceptible chez ce
lecteur insatiable qui dévorait des ouvrages. Un véritable rat de bibliothèque.
Le livre était son compagnon de toujours. Même dans la pénible épreuve qu'il
avait endurée avant de rendre l'âme. Esprit curieux, regard interrogateur,
questionnant l'actualité, interprétant le mouvement des idées et scrutant le
devenir des sociétés, Djeghloul était un observateur lucide que renforçait sa
formation et ses penchants, un témoin engagé des saccades et des mutations qui
touchaient l'Algérie. A chaque tournant décisif que le pays prenait ou
s'apprêtait à emprunter, il était là, pour participer aux débats. Sur la scène
politique du pays et ses acteurs ainsi que les défis qui se posent au pays, ses
livraisons restent magistrales et font autorité.
Des décennies plus tôt, son étude
sur Ibn Khaldoun a contribué à rehausser le prestige du père de la sociologie
et du précurseur de la philosophie de l'histoire. Avant de conquérir cette
autonomie de jugement qui fait défaut chez beaucoup et aspirer au statut de
penseur libre, Djeghloul était pour un temps, prisonnier des garde-fous et des
carcans idéologiques qui poussent aux partis-pris, parfois, aberrants. Il
avait, ainsi, dans un premier temps, interprété l'histoire d'après une grille
de lecture développée en France et qui tentait de dénier la paternité de la
sociologie à Ibn Khaldoun et d'en offrir la couronne à Emile Durkheim. Puis,
c'est le «nationalisme intellectuel». Je n'ai connu Si Abdelkader que tout
récemment. C'était malheureusement au début de la longue maladie qui allait
l'emporter et cette brève et commune affinité n'a pas duré. Il était déjà sous
un traitement éprouvant. Mais je peux me permettre de parler de son rôle dans
la séquence culturelle du pays dans la phase ultime de sa vie et témoigner de
son honnêteté, de ses grandes capacités et de ses dons qu'il déployait au
service de la renaissance intellectuelle de la patrie. Sur ce front, on ne peut
que partager avec lui une confiante fraternité intellectuelle.
Ces dernières années, il a
contribué à rendre quelque lustre à la vie culturelle terne du pays à travers
ses mémorables préfaces rédigées aux nouvelles éditions d'ouvrages dépoussiérés
de grands noms de l'Algérie moderne : Ali Al Hammamy, Malek Bennabi, Omar
Ouzzegane, l'Emir Abdelkader et tant d'autres noms qu'il a réintroduit dans une
séquence dont ils furent exclus ou presque. On notera à son honneur et à
l'actif de sa grandeur que ce devoir, cette mission, il les accomplissait dans
la discrétion, loin des parades et des vanités devant lesquelles cèdent
généralement les hommes.
Lorsque je lui ai adressé des
exemplaires de mes ouvrages consacrés au «Dr Abdelaziz Khaldi» et à «Mohamed
Hamouda Bensai», deux intellectuels algériens outragés et ensevelis, il m'a
téléphoné pour me dire : «ce que vous faites est formidable». Je lui ai répondu
que nous travaillons, tous, pour la renaissance intellectuelle de l'Algérie.
Cela l'avait beaucoup enchanté. Au service de son pays, Djeghloul était un
combattant sur le front idéologique.
Les nombreux intellectuels, aussi
bien algériens qu'étrangers qui l'avaient connu et apprécié, salueront en sa
disparition, un homme aux qualités certaines. Un hommage doit être rendu à cet
inlassable intellectuel. Rahimahou Allah.
* Ecrivain-traducteur
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Posté par : sofiane
Ecrit par : N E Khendoudi *
Source : www.lequotidien-oran.com